Théâtre

L’incohérence du chaos: Observer

23 novembre 2009 | PAR Audrey Saoli

Bruno Meyssat met en scène à Gennevilliers Observer qui traite de la bombe lancée à Hiroshima. Celle-ci va exploser le 6 aout 1945 à 8h15. Les faits sont précis. L’histoire et la science sont passées par là. Aujourd’hui Hiroshima n’est une catastrophe atomique que pour nos livres d’ Histoire. La petite ville d’Hiroshima est une ville japonaise comme les autres. Elle a été entièrement reconstruite sur la destruction d’une autre. Bruno Meyssat va partir de la catastrophe d’Hiroshima pour s’intéresser plus généralement au réel quand une catastrophe vient le chahuter. Il va tenter de rendre compte de ce moment où plus rien ne semble vrai, ou les choses n’avancent plus de manière logique mais uniquement par à-coups et par chocs.

observer

Ce spectacle est fort de sa simplicité et de la froideur du jeu des comédiens. En effet, Bruno Meyssat fuit avec talent le pathos (dans lequel le sujet traité en aurait fait sombrer plus d’un) pour nous conduire dans des sensations bien plus intéressantes : la retranscription du chaos et son illogisme. Quoi de plus irrationnel qu’une ville détruite en deux minutes? Quoi de plus inconcevable que la radiation ? Comment rendre cette réalité au théâtre de manière cohérente sans que cela ne soit superficiel ? Alors qu’en décidant de ne pas donner à voir la réalité et en choisissant de casser une glace derrière laquelle se situe une tôle, le metteur en scène amène au plus près de la sensation d’une explosion et de son choc.

Pendant une heure et demi, j’étais à Hiroshima, MON imaginaire m’y avait conduit. Il est rare que le metteur en scène nous laisse la possibilité d’imaginer à notre rythme et de construire nos propres images mentales, bien souvent celui-ci a un tel besoin d’imposer son monde qu’il en oublie de laisser une place au regard du spectateur. Et bien, Meyssat lui, laisse s’exprimer ce qu’il appelle « nos fantômes ». Certes, cela peut être déconcertant parce que nous n’avons pas l’habitude de cette liberté de penser. Une impression de vide peut se faire ressentir mais ce n’est que le metteur en scène qui nous lâche la main. Et parfois marcher à son rythme a du bon…

Ces choix de lenteur et d’images symboliques nous conduisent tout droit au Japon. C’est une autre façon de regarder que nous propose Meyssat. Il nous aide à ranger nos yeux occidentaux pour en trouver d’autres plus orientaux et contemplatifs.

Nous rentrons dans une contemplation terrifiée d’une vérité froide et calculée comme le sont toujours les réalités les plus monstrueuses. Les comédiens, qui semblent si insensibles, sont une image de ces victimes qui, après avoir vécu les pires déchirures, allaient faire la queue sagement à l’hôpital américain ABCC où ils ont servi de cobaye à la main froide de la médecine. L’incompréhension n’est pas hystérique, elle est anesthésiée. C’est quand l’homme comprend que la douleur et les cris reviennent. Dans ce monde où le corps d’un homme peut fondre en une minute, les objet gagnent en humanité puisque l’homme devient objet. La scénographie de Meyssat nous conduit tout droit dans un musée des horreurs. Le tricycle( qui existe vraiment au musée d’Hiroshima) semble être l’enfant carbonisé qui jouait dessus, le ballot de paille renferme tous les corps incinérés.

L’univers sonore de David Moccelin et Patrick Portella nous conduit, lui aussi, avec délicatesse dans un Japon monstrueux. Tout est déformation dans cette pièce. De même que les hommes ont été déformés, les objets, la scénographie mais aussi les sons semblent déformés. Il y a en permanence un léger décalage, un moment où un son va de travers. Celui-ci va nous obliger, à chaque fois que nous retrouvons nos habitudes de spectateurs, à nous rappeler que le son n’est pas une béquille pour notre pensée qui boitille. Il n’est pas là pour rendre logique cet univers ( musique triste pour instant triste, chanson japonaise pour catastrophe japonaise etc.…).

Cette pièce de Meyssat est délicate. Elle met en scène le chaos avec une sincérité et une justesse extraordinaire. L’expérience est réussie : le chaos et l’illogisme sont sur le plateau pendant une heure et demi et restent dans la tête bien plus longtemps…

Observer jusqu’au dimanche 29 novembre, TR: 11 euros, TP: 22 euros, Théâtre de Gennevilliers, centre dramatique national de création contemporaine, 41 avenue de Grésillons 92230 Gennevilliers, M° 13 station Gabriel Pery sortie n°1 puis suivre les flèches de Daniel Buren.

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Audrey Saoli

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