Théâtre

L’impossible oubli de Jan Karski

L’impossible oubli de Jan Karski

21 novembre 2011 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Deux ans après la sortie du livre de Yannick Haenel, « Jan Karski », auréolé du prix Interralié, deux ans après les polémiques qui avaient suivies – Claude Lanzamn et Annette Wievorka avaient largement critiqué ce « détournement » de l’histoire – Arthur Nauzyciel s’empare de ce roman théâtral, pensé en trois parties comme trois actes pour le mettre en scène dans un respect total du livre. Vu à Avignon, et présenté au théâtre de la Cité Internationale à l’occasion du festival New Settings, le spectacle a reçu, ce dimanche 20 novembre, une standing ovation embrumée de larmes. Loin des polémiques, ici, la fiction a trouvé sa pleine place, livrant, plus qu’un amalgame sur les résistants et les collaborateurs, une formidable ode aux témoins.

Émissaire entre la Résistance en Pologne et le gouvernement de Wladyslaw Sikorski à Londres, Jan Karski, de son vrai nom Jan Kozielewski, a passé plusieurs fois la frontière de la Hongrie pour transmettre des informations vers Paris et Londres. Arrêté et torturé par les nazis, il n’a pas parlé et a réussi à s’enfuir. Karski a écrit lui-même ses mémoires en 1944, « Story of a secret state », qui a été un bestseller aux États-Unis, dès sa sortie.

Le spectacle se divise en trois parties, comme le roman. La première nous confronte à une image du visage de la statue de la liberté. Devant, une caméra et deux fauteuils qui se font face. Arrive Arthur Nauzyciel se mettant lui-même en scène, fringué comme dans une émission littéraire sans âge. Le costume est marron, sous pull étouffant. Le comédien vient nous donner une description plan par plan du témoignage de Karski dans « Shoah », de Lanzmann. Pour la première fois nous allons entendre, ici en discours rapporté ce que Karski a vu : par deux fois, guidés par deux hommes juifs, l’un issu du Bund, l’autre sioniste, le ghetto de Varsovie, des corps morts, nus, puis un camp et d’autres morts encore. Les deux émissaires le missionnent : il devra ébranler la conscience du monde. Il devra raconter.

La seconde partie opère comme un choc, elle est peut-être la plus forte du spectacle. Comme torturés, nos yeux sont plongés de force dans un immense plan du ghetto de Varsovie. Il est ici balayé par un fibroscope. Le passage est étouffant, insoutenable, nous spectateurs devenons les habitants des ghettos. Inlassablement, la camera va et vient sur ces minuscules cases symboles de traque, de peur et d’extermination certaine.

La troisième partie, la seule totalement fictionnelle voit apparaitre le génial Poitrenaux. On le retrouve épuisé. Le corps parle, il est fragile, au bord de la rupture. Les mains sont crispées, recroquevillées. Poitrenaux devenu Karski raconte, avec sa diction si particulière, scindant les mots comme avec un couperet, ses nuits blanches, ses rencontres avec les fantômes. Il accepte cet état, le seul capable de garder la mémoire vivante, de ne pas oublier. Il est venu aux Etats-Unis en 1943 pour rencontrer Roosevelt. Il réussit et se trouve face un homme en pleine digestion, repu et sourd à ses revendications. Il découvre que tout le monde sait et que personne ne bougera.

Ensuite, pendant 35 ans, Jan Karski va se taire. Il enseignera la Science-Politique et l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale. C’est ici que Yannick Haenel et Arthur Nauzyciel tentent de comprendre les raisons de ce silence. Le titre même du spectacle « Jan Karski, mon nom est une fiction » vient dire que nous sommes ici dans une adaptation, et de la vie de cet espion polonais, et du roman. Jan Karski a vécu toute sa vie sous pseudonyme comme une ombre de lui-même.

Sans relâche, Arthur Nauzyciel interroge le rôle du passage de témoin. Comme un symbole, l’équipe du spectacle recoupe les routes de Jan Karski. Il a fait intervenir le chorégraphe Damien Jalet, le décorateur américain Riccardo Hernandez, le créateur sonore Xavier Jacquot, le styliste José Lévy, l’éclairagiste américain Scott Zielinski, le plasticien polonais Miroslaw Balka, et le musicien Christian Fennesz.

Ce metteur en scène de 35 ans est au cœur de la troisième génération de survivants. « Le témoin ce n’est pas celui qui parle, c’est celui qui a vu » dit Karski dans le spectacle. Arthur Nauzyciel le fait mentir en nous rendant tous, témoins à notre tour.

Magistral.

 

 

 

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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