Théâtre

[Hambourg/Athènes] Clean City : du théâtre-documentaire bien trop propret

[Hambourg/Athènes] Clean City : du théâtre-documentaire bien trop propret

06 février 2018 | PAR Samuel Petit

Malgré une tentative louable de donner la parole aux classes populaires, ici des femmes de ménage immigrées, Clean City, production du centre culturel Onassis de Athènes, ne finit malheureusement que par ennuier son spectateur tant la dramaturgie et la mise en scène font défaut. Sans doute, à l’issue de l’heure et quart de représentation, on ne peut qu’applaudir ces femmes pour leur courage, pour ce qu’a été leur vie et pour toutes celles qu’elles représentent. Il serait cependant hypocrite de prétendre pour autant que Clean City est un bon spectacle. 

 

La jeune création, présentée à Hambourg au Thalia Gauß dans le cadre de son festival international des Lessingtage, se veut une réponse au discours d’Aube dorée appelant à « nettoyer » la Grèce. Les deux auteurs et metteurs en scènes Anestis Azas und Prodromos Tsinikoris décident d’ironiser sur ce terme en mettant en lumière celles qui nettoient la Grèce au sens premier du terme : des femmes immigrées, originaires d’Afrique du Sud, d’Albanie, de Moldavie, de Bulgarie et des Philippines. Seulement le concept ne semble pas avoir été développé au-delà de cette idée initiale.

On assiste à une démonstration de ce que le théâtre documentaire produit sans doute de plus ennuyeux, c’est-à-dire un théâtre sans jeu et sans enjeu dramatique, un théâtre scolaire et à tiroirs : ainsi chacune des cinq femmes raconte les grandes lignes de leur vie, ponctuées d’anecdotes bon enfant ou censées provoquer l’indignation, gentillement, à tour de rôle, sans jamais brusquer ni le public ni le rythme monotone de la pièce. Au programme : l’immigration, le rapport à la famille et aux enfants souvent restés au pays, le rapport de domination par rapport aux clients, le racisme, le sexisme, la pauvreté, la crise et la politique grecque… Les quelques chansons interprêtées tentent désespérément de donner du rythme à tout cela mais ne produit en fin de compte qu’un sacré embarras tant les encouragements à taper des mains en rythme restent peu suivis par le public hambourgeois.

La soirée semble en outre survendue par les très belles photos promotionnelles en ligne, à l’esthétique et à l’atmosphère intriguantes, à l’image des costumes et de la scénographie. Cette dernière ne se déploit jamais, ni d’elle-même ni par le jeu des actrices, et ne finit par être qu’un décor qui agace tant on en avait espéré plus, ou du moins une utilisation conséquente. L’écran trônant au centre ne sert qu’à diffuser des archives d’Athènes ou d’autres images qui n’apportent rien au propos, sinon un texte soi-disant engagé, rempli de tournures pseudo-scientifiques, dénoncant le racisme d’Aube dorée et le rhétorique de la propreté et du nettoyage en politique. Celui-ci, défilant en lettres jaunes sur fond noir comme un générique de Star Wars, apparait soudainement comme la voix maladroite des metteurs en scène, tentant de donner de la contenance à leur soirée. Cela ne produit malheureusement que l’effet contraire tant ce discours semble en décalage complet avec celui des actrices et achève de démontrer la non-maitrise de l’exercice documentaire.

Ces femmes se disent, en conclusion de ce spectacle, heureuses d’être maintenant actrices, de voyager grâce cette production, et surtout de s’être ainsi émancipées de leur métier dégradant. Et l’on se réjouit du fond du coeur pour ces cinq femmes. Mais aucune solution n’est proposée pour toutes celles qui n’auront jamais cette possibilité. Pire encore, par la simple dénonciation du discours d’extrême droite auquel sans aucun doute à peu près personne amené un jour à voir ce spectacle ne s’identifiera, par la multiplication des exemples d’humiliations subies contre lesquelles tout un chacun un brin censé s’offusquera, on ne finit par assister qu’à une soirée où chacun est conforté dans sa petite morale. Jamais la pièce ne s’attaque à la cruauté et aux causes des structures de domination, ne laisse vraiment le temps de poser les conditions de la mise en concurrence des pauvres sur des critères raciaux absurdes. Jamais la pièce n’accuse ou ne dérange… Dommage, tant le malicieux « Merci de laisser la salle propre quand vous la quitterez » lancée au public, suivi de la légère provocation « qui nettoie le théâtre selon vous ? » laissaient espérer le contraire.

© Gabriela Neeb / Christina Georgiadou

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Samuel Petit

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