Opéra

Et in arcadia ego,  la lente agonie de Phia Menard à l’Opéra Comique

Et in arcadia ego, la lente agonie de Phia Menard à l’Opéra Comique

06 février 2018 | PAR Amelie Blaustein Niddam

A l’invitation d’Olivier Mantei, directeur de l’Opéra Comique et du talentueux chef d’orchestre des Talents Lyriques, Christophe Rousset, la metteuse en scène Phia Menard et l’écrivain Éric Reinhardt  ont imaginé un conte contemporain sur des partitions de Rameau pour une forme d’opéra hybride, plus alléchante sur le papier que dans sa réalisation.

Cela s’annonçait comme une fête, aussi belle que celle de « l’hymen et de l’amour » que les musiciens jouent dans la fosse avant que le chœur invisible n’explose. Pour le moment, c’est merveilleux. Puis, très vite, vient le texte, projeté sur le rideau de métal. Le procédé, très à la mode, notamment chez de jeunes metteurs en scène comme Julien Gosselin épuise immédiatement par son manque d’originalité. Et justement, ce qui était attendu avec ce casting de rêve, c’était une radicalité dévorante.

De Phia Menard, on aime les vortex monstrueux et d’Éric Reinhardt les tourments amoureux qui n’ont rien d’une romance. L’alliance de ces fous de scènes contemporaines devait exploser et faire de l’Opéra Comique un lieu du XXIe siècle. A la voix, la star du moment, la mezzo-soprano franco-italienne Léa Desandre à l’allure si fragile, et à l’amplitude et à la tessiture troublantes.

On croit encore à un possible, quand le merveilleux Éric Soyer opère en nous aveuglant avec un alignement de projecteurs. Tout est là pour que la violence explose, pour que la magie d’un théâtre coup de poing vienne nous frapper. Et pourtant, la belle Marguerite a beau faire un pacte avec le diable et connaitre le jour de sa mort, la nouvelle apparaît fort fade. Et pour cause, elle mourra le 8 février 2088 à 95 ans. On a connu fin plus tragique. On sait qu’entre le moment de la révélation, ses 23 ans, et le jour crucial, elle aura été une droguée de désir, extrêmement adulée et célèbre. Sur le papier, c’est palpitant. Mais la réalisation ultra classique utilise des procédés mille fois vus. Alors, on s’ennuie. Le décor de la première scène, à la laideur kitsch est incompréhensible, est-ce une référence à la « Frost scene » de Purcell ? Peut-être. La chanteuse a beau avoir les pieds qui se plantent dans la glace qui fuite de fleurs fanées monumentales, le résultat sonne comme classique. Pourtant, cela demande des efforts aussi déments qu’inutiles, puisque ce décor est sculpté chaque jour avant de fondre. Et ce qui semble être une référence à l’enfance s’affaisse sans émotion.

La seconde scène très beckettienne ne convainc pas non plus, la mezzo-soprano est ici enserrée dans un tissu qui la contraint, ne lui laissant que l’espace libre du visage. La dernière scène, plus inspirée de Castellucci aurait pu être sublime si un élément futuriste n’était pas venu gâcher la beauté de la machinerie ici enfin complètement dévoilée et extrêmement performative.

Du côté du livret, heureusement que par moments on reconnait le génie et l’élégance d’Éric Reinhardt, mais pour cela il aura fallu patienter longuement. Vous nous direz, quand il est question de désir, l’impatience n’est pas bonne amie. C’est le deuxième tableau qui explose le plus de ce côté-là, avec une déclaration libre qui elle est absolument juste. « Pauvre époux, illusoire et vain, Qu’il m’est doux de briser nos chaînes, Et de jouir sans être fidèle, Et de jouir de tout mon corps, De jouir de cent manières, De jouir comme j’en ai envie. »

On gardera ces mots là que la star lyrique porte à merveille et l’apparition fantomatique du chœur, là oui, il y a avait une force qui répondait à l’idée de « Big Bang baroque » évoqué dans le programme du spectacle. On salue également le travail de compilation et de recomposition des chutes des musiques de Rameau. Le corpus fait indéniablement sens. Mais dans son ensemble, Et in arcadia ego ne révolutionne pas le spectacle vivant, au contraire, il le range dans un théâtre très conventionnel.

Visuels: ©Pierre Grosbois

Agenda Classique de la semaine du 5 février
[Hambourg/Athènes] Clean City : du théâtre-documentaire bien trop propret
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *