Théâtre
Grammaire des mammifères de William Pellier par Jacques Vincey

Grammaire des mammifères de William Pellier par Jacques Vincey

12 novembre 2021 | PAR David Rofé-Sarfati

Jacques Vincey dans un nouvel opus se penche sur ce qui depuis longtemps occupe son théâtre et qui serait l’articulation entre la chair et la parole. Dans une dialectique irrésolue et donc lumineuse entre la scène et le public, lui et sa troupe de magnifiques comédiens nous promènent pour notre plus grand bonheur, jusqu’au 13 novembre au Théâtre Olympia.

 

Jacques Vincey, directeur de l’Olympia, CDN de Tours, a monté le Marchand de Venise ; il connait bien la parabole d’Hamlet :  Un homme peut pêcher avec le ver qui a mangé d’un roi et manger d’un poisson qui s’est nourri de ce ver. Le corps se nourrit d’autres corps. La chair dicte sa loi, celle de la nature et de la biologie tandis que les mots luttent contre l’anéantissement et percutent cette chair pour nommer et expliquer le monde. 

Grammaire des mammifères

William Pellier écrit depuis 1984. Il est l’auteur d’une douzaine de textes théâtraux et de quelques récits qui oscillent entre essais et fictions. Hétérogène dans sa forme et son sujet, son théâtre met le plus souvent en scène des personnages aux prises avec le langage, comme égarés dans l’attente d’une conclusion. Cette métaphore tragique de l’existence est cependant dynamitée par l’humour et l’ironie. Sa pièce, énigmatique, la Grammaire des mammifères, ne raconte explicitement rien. Elle éveille confusément en chacun un quelque chose innommable. La pièce, qui se veut constituer d’abord un réjouissant jeu de société, fouille les chairs et la parole pour s’approcher au plus près du point de contact.

Une promenade théâtrale

Le texte de William Pellier ressemble à une impasse, ou plutôt à une longue route sinueuse qui s’évertuerait à ne nous mener nulle part. Le propos, s’il existe seulement, consiste à déplier la grammaire des mammifères, c’est à dire à comprendre pour le décrire, comment le langage traverse la chair pour l’animer, autant que pour la contraindre. La pièce comporte trois parties. Elle nous apparaît dans un premier mouvement comme le puzzle déstructuré d’un tableau, dont chacun aurait perdu définitivement la connaissance. Les comportements des mammifères de cette comédie humaine sont déterminés par des principes qui leur échappent. La prolifération d’histoires individuelles saborde la construction d’un récit commun au profit d’une révélation affleurante d’une humanité à cru, d’une humanité qui émerge comme par enchantement et de surcroit au milieu des comédiens et de la salle, au sein même de la représentation. 

Le texte est incompréhensible, littéralement. Il exige une capitulation de notre entendement pour s’y promener par consentement au sein d’un inédit intraduisible en mots. Et la troupe nous accompagne dans ce noviciat laïque.

Une troupe hallucinante 

La puissance du geste imaginé par Jacques Vincey réside dans ce consentement-là. Grammaire des mammifères est un objet exclusivement théâtral. Le texte ne se révèle que dit et proféré. La représentation théâtrale lui est indispensable, condition nécessaire à la circulation des signifiants. Le cadre semble précis, mais l’improvisation est constante. La troupe construit un paysage pour notre déambulation. Elle colonise l’espace, scène et salle indifféremment (des fauteuils de théâtre sont posés sur le plateau). Une complicité naturelle s’installe entre les comédiens et le public. Ni la troupe ni nous-même ne sommes sommés de comprendre.  Les comédiens clament, dansent, chantent, offrent leur voix, leurs corps, leur nudité parfois ; ils ne semblent  comprendre aussi peu que nous. Par une joyeuse contagion, ils nous transmettent le principe actif de la pièce : une énergie à expliquer, une curiosité désirante. Alaxandra Blajovici, Garance Degos, Marie Depoorter, Cécile Feuillet, Romain Gy, Tamara Lipszyc, Nans Mérieux, Hugo Kuchel se donnent corps et âmes à cette déambulation, ce rallye, cette pérégrination, ce pèlerinage, vers ce quelque chose indicible, qui incarne et qui symbolise, tout en même temps, une humanité plurielle et commune. 

Jacque Vincey s’explique : La structure interne de ce texte-partition est soutenue par son organisation plastique, chorégraphique et musicale. Thomas Lebrun et Vanasay Khamphommala m’aident à révéler les lignes de forces souterraines de cette grammaire à laquelle les acteurs-mammifères viendront se frotter comme aux barreaux d’une cage à faire éclater.

A la fin du geste, nous aurons entrevu les barreaux de cette cage, celle de la loi du symbolique, de cette grammaire qui fédère nos vies et qui donne sens à ce que nous sommes sans elle : des agrégats de matière bio dégradables.

La pièce d’exception est joyeuse, elle revigore et galvanise.

 

Grammaire des mammifères de William Pellier par Jacques Vincey, jusqu’au 13 novembre, au Théâtre Olympia-CNDT-Tours. Informations et réservations ici

 

Crédit Photo ©Christophe Raynaud de Lage.

Nororoca, la vague Lia Rodrigues déferle sur la Norvège
La nuit, toutes les barres d’immeuble sont grises
David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture