Théâtre
[FMTM OFF] Blanche-Neige et les 7 ou 8 nains et les 10 ou 20 selfies

[FMTM OFF] Blanche-Neige et les 7 ou 8 nains et les 10 ou 20 selfies

25 septembre 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

À Charleville le collectif Panique au Parc à accueilli pendant deux jours (avant que le Bateau des Fous ne prenne le relais aujourd’hui) les belges du Théâtre Magnetic avec son Et les 7 nains. Un spectacle de théâtre d’objet intensément délirant, ou comment deux acteurs chamailleurs et très maladroits peuvent réinventer le célèbre conte en le transposant à l’ère du smartphone. Très enlevé, diablement drôle et inventif, pour se payer une belle tranche de rire.

Le Théâtre Magnetic s’est déjà employé, par le passé, à dynamiter des contes: son spectacle 3 petits cochons reposait déjà sur cette dynamique. Elle n’est d’ailleurs pas novatrice… mais il n’est pas nécessaire d’être toujours novateur pour faire du bon théâtre, en l’occurence du bon théâtre d’objet!

Blanche Neige passée à la moulinette

Il s’agit donc ici d’atomiser le conte de Blanche Neige et les Sept nains, dans une inspiration qui balance entre Grimm et Disney, pour en tirer tous les effets comiques possibles. Dans le processus, d’ailleurs, d’autres contes viennent s’inviter à la table: Hansel et Gretel viennent ainsi brièvement se promener dans la forêt… mais tout est bien qui finit bien, car ils se rendent compte d’eux-mêmes qu’ils ne sont pas dans le bon conte, et, comme « les bons contes font les bons amis », comme le dit Hansel avec un fort accent bavarois, ils s’éclipsent tout aussitôt.

On l’aura compris, la proposition ne se prend pas une seule seconde au sérieux. Blanche Neige est une jeune princesse obsédée par son téléphone portable, le roi brâme dans son palais qu’il ne veut pas aller à Mulhouse, parmi les 4 ou 7 ou 8 nains (les deux manipulateurs ont du mal à les faire tenir en place et à compter le bon nombre – effet de démultiplication permis par le fait d’avoir acheter plusieurs exemplaires des jouets utilisés dans le spectacle) seul celui nommé Nounouille a deux doigts de bon sens…

Drôle, mais bien pensé

C’est furieusement drôle et décalé, mais le Théâtre Magnetic a eu la très bonne idée de transposer l’histoire en y injectant des éléments du monde contemporain: smartphones, selfies, applications de rencontre, géolocalisation… C’est très bien fait, avec trois fois rien: des captures d’écran sont représentées sur des panneaux en carton qui peuvent être montrés au public, pour donner à voir les selfies de Blanche Neige qui sont conçus pour être particulièrement ridicules.

Mine de rien, cette inclusion de ce matériau moderne ajoute une dimension au traitement de l’oeuvre, pour qui veut moudre un peu de grain. Mobiliser ces applications, ces smartphones, permettre à la Reine de retrouver Blanche Neige grâce à la géolocalisation, ce n’est pas neutre, d’autant moins que la représentation de ce conte est traditionnellement plutôt fixée dans l’imaginaire collectif dans un temps indéterminé, plutôt médiéval et idéalisé. On lit en filigrane une critique de la société du délire égotique, ainsi que de la société de surveillance, voir de l’auto-exposition. L’effet comique pour le specatcle est certain, mais l’effet révélateur est très intéressant également.

Théâtre d’objet et théâtre d’acteur

Le travail du Théâtre Magnetic se fait avec l’objet, dans la plus pure tradition de la manipulation sur table, à part la jolie représentation du chateau qui trône sur une table haute, un peu en retrait. On est là dans le registre du jouet plastique, mais avec divers adjuvants du même ordre, qu’il s’agisse de perches à selfies ou de chalets en bois.

Les objets sélectionnés et leur manipulation participent évidemment du comique du spectacle. Mais il s’agit ici le plus souvent d’une manipulation très sobre, qui consiste juste à déplacer les personnages sur la table, car le clou du spectacle c’est bien les interprètes eux-mêmes. Le théâtre d’objet a ceci d’intéressant qu’il permet aux interprètes de déployer du jeu en parallèle aux objets, et Bernard Boudru et Ingrid Heiderscheidt ne s’en privent pas.

On est donc face à deux très bons comédiens, qui jouent à fond la carte de l’accident et du jeu clownesque. Ils travaillent d’ailleurs à deux niveaux, car en plus de faire vivre l’histoire sur la table ils déploient en parallèle l’univers des deux manipulateurs qui deviennent eux-mêmes des personnages. Cela les autorise à proposer des gags absurdes au-delà de l’histoire: le début du spectacle consiste d’ailleurs à voir les deux comédiens faire leur mise en se chamaillant.

On l’aura compris, c’est un spectacle très amusant et déjanté mais très drôle en même temps, dans la pure tradition d’un théâtre d’objet décalé et loufoque qui réussit très bien quand il est bien réalisé… ce qui est le cas ici!

Le Théâtre Magnetic a fini sa série de représentations au collectif Panique au Parc, mais il pose maintenant ses valises sur la petite scène du Bateau des Fous, ce jeudi 26 à 16h.

 

Distribution

Création et mise en scène : Bernard Boudru, Ingrid Heiderscheidt et Isabelle Darras
Jeu : Bernard Boudru et Ingrid Heiderscheidt
Scénographie et accessoires : Céline Robaszynski, Jean-Marc Tamignaux, Christine Moreau
et Bernard Boudru
Costumes : Clothilde Coppieters
Création des éclairages : Karl Derome dit Descarreaux
Photos et graphisme : Michel Boudru
Diffusion : My-Linh Bui

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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