Théâtre
[FMTM OFF] « Jack, la théorie des ensembles »: les marionnettes aussi ont une Konsciens

[FMTM OFF] « Jack, la théorie des ensembles »: les marionnettes aussi ont une Konsciens

27 septembre 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Dans le OFF de Charleville, le Collectif du Chapit’Ô Lyon programme tous les jours à 19h30 le spectacle Jack, la théorie des ensembles de la toute jeune compagnie du Lieu Kommun. Il s’agit de marionnette sac manipulée avec talent, sur un texte très bien écrit, incarné à deux voix. Une traversée toute simple de la vie et des pensées d’un jeune homme de maintenant, représentée avec une distance juste et de bonnes idées de mise en scène. C’est captivant et sensible, c’est jeune mais c’est bourré de potentiel.

Petit coup de coeur découvert dans le OFF de Charleville dans le collectif des lyonnais, Jack, la théorie des ensembles est un spectacle de 90 minutes né de la réunion de trois « épisodes » qui peuvent aussi bien être joués indépendamment. Le spectacle raconte les tribulations d’un jeune homme vivant dans la France d’aujourd’hui, ou, plus précisément, dans plusieurs aujourd’huis, puisque chaque tiers du spectacle décrit la vie et les pensées de Jack à un moment différent de son existence.

Un texte de belle facture

Jack, la théorie des ensembles, a été écrit par un jeune auteur contemporain, Léo Bossavit. Il y parle avec simplicité de certaines des préoccupations et expériences de la vie d’un jeune adulte de notre temps: les relations de couple prennent une grande place dans la pièce, mais également les rapports familiaux et d’amitié ainsi que le devenir professionnel. Sans être réducteur ni simplificateur, l’auteur arrive à toucher à l’universel à travers le parcours de vie d’un seul jeune homme.

L’ensemble est assez juste, même si la pièce mériterait sans doute d’être un peu plus ramassée pour gagner en nervosité. L’écriture est faite pour donner à voir plusieurs niveaux de dialogue en parallèle: il y a les dialogues à proprement parler, il y a les apartés de Jack parlant avec lui-même ou se confiant au public, et il y a la voix intérieure de Jack qui livre sa pensée. C’est habilement construit et le récit se déroule avec fluidité.

La langue employée est simple et abordable, ce qui est très reposant pour le spectateur de festival qui doit parfois lutter avec des textes moins ouverts. Néanmoins, sous cette apparente simplicité se cache un travail pour éliminer le superflu et le bavardage, et rendre le texte clair et naturel. Sans forcer, ni sonner faux, les dialogues atteignent un haut degré de vraisemblance, avec un vocabulaire là aussi approprié. C’est une gageure que de réussir à dessiner des choses complexes en n’ayant recours qu’à un vocabulaire de tous les jours!

Une mise en marionnette juste et poétique

Ce texte frais et authentique, qui aborde sans trop s’en donner l’air des thèmes assez fondamentaux de l’existence humaine, prend une étoffe supplémentaire grâce à cette excellente idée de le transposer en marionnette.

En donnant une forme volontairement peu réaliste aux marionnettes sac employées, la metteuse en scène évite le piège d’une figuration qui fermerait un peu le sens et les possibilités d’identification. En utilisant pour Jack une tête assez peu dessinée (sans pour autant être un masque larvaire), elle ouvre très grand les possibilités pour le spectateur de projeter son imaginaire sur l’ensemble de la proposition.

En même temps, la marionnette permet de mettre un peu à distance l’intime, et quelques scènes assez dures – la dispute de Jack avec sa grand-mère, pour être une scène courte, n’en est pas moins chargée de violence – de façon à faciliter la réception du texte. La marionnette est ici l’objet qui permet une médiation entre une représentation du réel parfois très crue et le spectateur, qui s’en défend sans doute moins que s’il avait affaire à des comédiens de chair et de sang.

Les marionnettes sont d’une facture toute simple, avec un visage esquissé en traits assez flous mais néanmoins distinctifs, et deux manches qui permettent aux manipulateurs de passer les mains. Cet aspect un peu bizarre de la marionnette sac qui se déplace sans jambes, avec des mains prenantes du coup disproportionnées, mais qui ne sont pas toujours toutes les deux présentes selon les positions de manipulation et le nombre de marionnettes en jeu, instaure également un espace de détachement avec le réel, stimule l’imaginaire, et rend finalement la représentation plus gauche et fragile, et du coup plus touchante.

Une interprétation chorale de qualité

Au plateau, trois personnes se partagent l’interprétation.

Les deux comédiens-marionnettistes, Eve Ragon et Thomas Fitterer, sont tous les deux excellents. D’abord, leur manipulation est vivante et précise, tout en se laissant facilement oublier. Il n’y a pas de bavardage ni de gestes inutiles, c’est efficace, juste, fluide. Beaucoup tient, en marionnette, au contrôle de la tête, qui va permettre de traduire les états émotionnels et les pensées intérieures: dans une pièce comme celle-ci où c’est justement un thème central, aucune approximation n’est permise en la matière. Eve Ragon, qui est celle qui s’en charge la plupart du temps, y réussit admirablement, avec des micro-indications qui sont autant de nuances qu’elle apporte aux personnages.

Pour ce qui est du travail vocal, les deux comédiens incarnent chacun la voix de deux personnages. Leur interprétation est juste, le texte coule, les interprètes ne passent jamais en force. C’est clair, nuancé, très agréable à suivre. L’une des très bonnes idées du spectacle est d’utiliser une double voix – et une adresse frontale au public – pour interpréter les pensées de Jack: les deux comédiens relèvent donc la tête à intervalle très régulier, pour proférer la même réplique au même moment. Cela demande beaucoup de travail d’arriver à une coordination parfaite, et les deux interprètes ne sont pas loin de friser la perfection dans l’exercice.

Le troisième interpète a une grande importance, même s’il ne porte pas le texte: il s’agit de Thibaullt Champagne, qui produit musique et bruitages en direct. Il s’agit d’un véritable paysage sonore qui se déploie tout au long du spectacle avec cohérence. Mais à l’aide de quelques trouvailles le musicien participe même activement aux dialogues: ainsi, il interprète, avec son violon, les voix des personnes qui appellent Jack sur son téléphone portable – d’ailleurs, la scène du coup de fil de la mère vaut à elle seule son pesant d’or. Le travail sonore ajoute une texture et une qualité au spectacle, dont la seule coquetterie consiste justement à s’être payé le luxe d’un accompagnement musical riche plutôt que de s’être contenté d’une bande enregistrée. Et tant mieux!

Une mise en scène sobre et pertinente

On l’aura compris, c’est un spectacle qui mise sur la simplicité, la proximité avec le vécu quotidien du public.

La mise en scène s’inscrit dans cette idée, d’abord par son idée de feuilletonner le texte, en le découpant en trois périodes de la vie de Jack, qui sont comme des épisodes d’une mini-série. En reprenant ce code du rendez-vous télévisuel, qui est profondément imprimé dans la manière dont nos contemporains consomment certains produits culturels, Eve Ragon invite le public à regarder le théâtre différemment, à en pousser plus facilement la porte, à le considérer comme pouvant être une chose simple et ordinaire plutôt qu’étrange et inaccessible. Ce n’est pas différent de ce que propose en la matière les collectifs Le Printemps Du Machiniste ou Projet D.

Ce spectacle est donc conçu un peu comme une passerelle pour les publics, un point d’entrée vers la découverte d’un théâtre qui n’impressionne ni ne rebute. Les choix de mise en espace et en lumière font qu’il peut d’ailleurs se jouer ailleurs que dans un lieu spécifiquement dédié au spectacle vivant: une table de manipulation nue suffit, avec quatre petites liseuses de bureau pour un éclairage chiche, au plus proche des marionnettes.

Le montage des trois épiodes en une version longue a amené la metteuse en scène à imaginer des sortes d’intermèdes qui viennent s’intercaler entre les différentes périodes. Là aussi, les choses sont construites à l’économie: il s’agit de faire une sorte de théâtre d’ombre, avec des lampions accrochés au bout de perches ou des sources lumineuses placées dans des cônes. C’est peut-être à cet endroit que se situe le seul point faible du spectacle: les signes employés ne sont pas totalement clairs, leur intégration à l’histoire n’est pas évidente, et la finition et la manipulation ne sont pas au niveau du reste de la proposition.

On peut sans aucun mal affirmer que Jack, théorie des ensembles est un très bon spectacle, extrêmement plaisant à voir en même temps qu’il est de nature à fortement interroger les spectateurs sur leur propre parcours de vie. D’une sobriété élégante, avec une interprétation soignée, on peut le recommander sans aucune réserve!

On peut le découvrir encore jusqu’à dimanche 29 septembre au Chapit’Ô Lyon, dans le cadre du OFF du Festival de Charleville.

 

Texte: Léo Bossavit
Interprétation & Mise en scène, Création marionnettes: Eve Ragon
Interprétation: Thomas Fitterer
Musique: Thibaullt Champagne
Regard extérieur: Estelle Gautier

 

« Crowd », la transe triste de Gisèle Vienne revient au Festival d’Automne
« Looking for Beethoven » : Un portrait intime à travers les sonates par Pascal Amoyel au Théâtre le Ranelagh
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *