Théâtre

[FMTM IN] Danse avec les fous: JERK, portrait d’un marionnettiste psychotique

[FMTM IN] Danse avec les fous: JERK, portrait d’un marionnettiste psychotique

21 septembre 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Programmé dans le cadre du Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes, la reprise de Jerk est une occasion inespérée de découvrir un spectacle qui a beaucoup impressionné le public et la critique il y a dix ans. Gisèle Vienne y dirige Jonathan Capdevielle, sur une dramaturgie de l’américain Denis Cooper. Un solo de marionnette à gaine aux confins du dédoublement de la personnalité, pour un interprète virtuose, absolument habité par ses personnages. Une fable monstrueuse, traversée de pulsions de mort et d’appétits sexuels pervertis, un coup de poing qui ne peut pas laisser indifférent.

La réputation de Gisèle Vienne n’est plus à faire. Mais les spectateurs qui ont assisté à ses oeuvres récentes, comme Crowd, ne se doutent probablement pas des territoires dérangeants que la metteure en scène a explorés avec son interprète fétiche, Jonathan Capdevielle.

Donner à voir les monstres tapis au fond des inconscients

Jerk n’est pas à mettre entre toutes les mains: il a été qualifié de « bombe » par la critique à sa création en 2008, tant l’écriture de l’américain Dennis Cooper crée une dangereuse confusion entre réalité et fantasme, alors même que le public est placé face à unpersonnage de serial killer qui a participé à presque 30 assassinats ritualisés et sexualisés.

En effet, Jerk propose de mettre en scène un unique personnage qui va en incarner à son tour plusieurs: on est sans doute en prison, quelque part au fin fond des Etats-Unis, et le détenu David Brooks nous invite à assister à un spectacle de marionnettes qu’il a créé, sans doute dans une visée thérapeutique, pour raconter sa propre histoire et réussir ainsi à en guérir.

La frontière se brouille très vite entre le spectacle et la représentation dans la représentation, entre les multiples personnalités incarnées par le marionnettiste… joué par un marionnettiste. Le glissement de repères est graduel mais vertigineux. Ce manque de prise sur la réalité est sans doute un aperçu de ce que vivent les personnes atteintes de psychose. De même, la distanciation – ici salutaire – permise par la marionnette, qui permet de représenter un serial killer en train de violer un cadavre, permet de se rendre compte, un peu, ce qu’est le ressenti d’un sociopathe, qui détourne à peine les yeux des pires scènes de torture.

Le plus horrible est que la pièce est inspirée de faits réels : cette histoire rejouée du point de vue d’un jeune complice incarcéré, celle d’une série de meurtres de jeunes garçons perpétrés au Texas dans les années 70, est sans doute proche de ce que la réalité a été. Naturaliste ou pas, le spectacle atteint de toutes façons une vérité sur les replis obscurs de la psyché humaine, au travers de marionnettes qui incarnent l’ahurissant témoignage vomi par le personnage principal.

Marionnettes pulsionnelles et interprétation incandescente

Les marionnettes sont ici porteuses d’une grande violence, et d’une charge sexuelle aussi déviante qu’évidente. De simples marionnettes à gaine, pas spécialement inquiétantes en elles-mêmes à l’exception peut-être de celle du serial killer, Dean, qui s’est affublé d’une tête de panda. C’est le texte proféré avec talent par l’interprète, et les actions des marionnettes, qui créent un puissant malaise.

Il faut le dire, presque toute la force de la proposition, au-delà du texte de Denis Cooper, tient à l’incroyable travail d’interprétation et à la présence magnétique de Jonathan Capdevielle. Il arrive à tenir un personnage principal ambigu et dérangeant au milieu de basculement de plus en plus violemment incontrôlés entre les différents protagonistes de sa propre histoire. Sans rien d’autre que cinq marionnettes et sa voix, il arrive à créer une tempête qui entraîne les spectateurs dans une inexorable spirale de folie destrucrice.

Le marionnettiste campe son histoire en utilisant la technique du corps castelet, c’est-à-dire que les marionnettes jouent sur lui, la plupart du temps sur ses genoux, parfois sur ses épaules. Il arrive à garder l’attention du public et la densité de présence de ses personnages même quand ils tournent le dos, même quand ils sont plusieurs à agir en même temps dans plusieurs plans de l’espace. C’est techniquement extrêmement fort, et l’engagement corporel de l’interprète est total, qui donne aussi de sa personne – et beaucoup de sa salive – au personnage principal.

Une mise en scène dépouillée au service d’un malaise graduel

La distanciation permise par la marionnette est donc absolument nécessaire pour supporter le matériau abordé – meurtres, actes de barbarie, nécrophilie, peu de thèmes dérangeants sont épargnés. On ne pensait pas voir un jour à charleville une marionnette en fister une autre. La pièce est très noire, et Gisèle Vienne la sert en lui offrant une scénographie extrêmement dépouillée, qui se résume presque entièrement à une chaise, et à un cadre de scène nu avec sa boîte elle aussi nue.

Ce vide permet de concentrer l’attention sur l’interprète, perdu seul au milieu de la scène. On peut même parler de fascination, tant le récit est celui d’actes insupportablement violents: le spectateur peut finir par approcher un état de sidération par rapport aux horreurs symboliquement perpétrées.

Une idée géniale a été trouvée, qui consiste à abandonner complètement les marionnettes durant le dernier tiers du spectacle: il n’y a alors plus rien à voir, à part la performance brute de l’acteur. Jonathan Capedevielle finit le spectacle ainsi, sans gaine, interprétant toujours les personnages en utilisant la technique du ventriloque, masque crispé et regard f(l)ou, bouche tordue d’où sortent voix déformées et autres borborygmes. Cette astuce permet de finir sur un personnage dérangé, habité par des présences qui le dépassent et le manipulent, bien plus qu’il ne réussit, lui, à les manipuler.

On est moins convaincu par d’autres aspects de la mise en scène. Le choix de finir sur des musiques et des sons extrêmement forts et angoissants, là où l’accompagnement sonore avait eu l’intelligence d’être discret pendant la quasi totalité du spectacle. L’idée de faire agir un complice mêlé au public, utilisé d’une façon dont le manque de finesse n’est pas à la hauteur du reste du spectacle.

Reste que Jerk est un spectacle transgressif devenu mythique, et pour d’excellentes raisons. Il n’est certaienment pas pour tous les spectateurs, mais il atteint une rare profondeur sur ce que permettent les techniques du marionnettiste, sur la mise en abîme qu’il est possible de faire quand on explore jusqu’aux confins les plus sombres les thèmes du double, de la projection, de la confusion des corps et des personnalités.

Jerk joue encore samedi à 18h et dimanche à 14h dans la programmation IN du FMTM.

 

 

Distribution

Conception et mise en scène Gisèle Vienne
Dramaturgie Dennis Cooper
Musique originale Peter Rehberg et El Mundo Frio de Corrupted
Lumières Patrick Riou

Créé en collaboration avec, et interprété par Jonathan Capdevielle
Voix enregistrées Catherine Robbe-Grillet et Serge Ramon
Stylisme Stephen O’Malley et Jean-Luc Verna
Marionnettes Gisèle Vienne et Dorothéa Vienne Pollak
Maquillage Jean-Luc Verna et Rebecca Flores
Confection des costumes Dorothéa Vienne Pollak, Marino Marchand et Babeth Martin
Formation à la ventriloquie Michel Dejeneffe

Traduction du texte de l’américain au français Emmelene Landon

Visuel: (c) Alain Monot

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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