Théâtre

Ebauche d’un portrait : Jean-Luc Lagarce intime et si vivant

14 avril 2010 | PAR Christophe Candoni

François Berreur est devenu le gardien et le passeur de la mémoire de Jean-Luc Lagarce, son ami disparu en 1995. Il monte « Ebauche d’un portrait » en 2007 à partir du journal de Lagarce qui revit sous les traits du génial Laurent Poitrenaux. Ce spectacle touchant est l’histoire de la trop courte vie d’un homme, à travers certaines anecdotes futiles ou graves, mais essentielles. C’est cette production que le Théâtre Ouvert présente à nouveau cette semaine.

Jean-Luc Lagarce commence à l’âge de 20 ans en 1977 les premières pages d’un journal qu’il tiendra tout au long de sa vie. Si celle-ci fut bien courte, cette entreprise de rédaction aboutit à deux gros volumes, d’une qualité littéraire indéniable, publiés aux Editions « Les solitaires intempestifs ». Il a fallu un gros travail d’adaptation pour que ces nombreux fragments deviennent une pièce d’une heure cinquante. François Berreur propose une mise en espace simple et intimiste autour d’un bureau et quelques objets qui ont appartenus à Lagarce (sa propre machine à écrire, ses livres et ses disques). Cette forme théâtrale est idéale pour faire entendre la parole personnelle, presqu’impudique et émouvante du grand auteur dramatique qu’il était : ses colères, ses amours, ses peurs, les récits de ses rencontres érotiques, des anecdotes de théâtre, la dégénérescence corporelle liée à la maladie… Au milieu du spectacle qui progresse dans des lumières de plus en plus crépusculaires, le mot est lâché : « Je suis séropositif » dit-il, et on voit défiler sur l’écran de fond de scène le nom des plus grandes personnalités associées à leur date de décès que Lagarce notait rigoureusement comme pour appréhender sa propre finitude.

Lagarce a consacré sa vie au théâtre. Avec sa compagnie « La Roulotte », il a remporté des succès et des bides en sillonnant les salles de province avec une foi inébranlable dans son art et le soutient fidèle et non complaisant des Attoun. De fait, avec lui, c’est la vie culturelle et artistique de la seconde partie du XX siècle qui revit (Truffaut, Chéreau, Koltès, Toja, Guibert…). Rappelons que l’auteur de « Juste la fin du monde » ou de « j’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne » est resté mal connu jusqu’à sa mort et qu’aujourd’hui, il est joué partout, et même entré au répertoire de la Comédie-Française.

Le comédien Laurent Poitrenaux, habillé sobrement en costume noir, chemise blanche et les pieds nus, joue Lagarce avec une présence lumineuse et une humilité élégante, une émotion palpable, une vérité vibrante. On apprécie le plaisir enjoué qu’il a de raconter. Il y a de la gravité dans son jeu mais aucun pathos. Il est très convaincant dans cet exercice pas évident. Grâce à son interprétation tout en contraste et en retenue, on perçoit le formidable humour de Lagarce, son anticonformisme, sa mélancolie, sa désespérante solitude compensée par un appétit de la vie, des rencontres humaines, de la jouissance. Avec « Ebauche d’un portrait », on est bouleversé et heureux d’avoir l’impression de connaître davantage Lagarce, de l’avoir presque rencontré, d’être plus proche de l’homme et de son œuvre.

Ebauche d’un portrait, jusqu’au 17 avril au Théâtre Ouvert, Centre dramatique National de Création, jardin d’hiver – 4 bis cité Véron (18 arr.), M° blanche ou Place de Clichy. 01 42 55 55 50.

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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