Théâtre

Declan Donnellan réinvente brillamment Ubu Roi : Et si on jouait ?

Declan Donnellan réinvente brillamment Ubu Roi : Et si on jouait ?

18 février 2013 | PAR Alice Dubois

Declan Donnellan, partenaire privilégié du théâtre des Gémeaux à Sceaux depuis 10 ans maintenant, revient cette saison avec le fameux Ubu Roi d’Alfred Jarry. Dirigeant la troupe de comédiens français avec qui il a déjà travaillé en 2007 sur Andromaque de Racine, le metteur en scène britannique nous offre une nouvelle vision de cette pièce si souvent représentée. Avec son ami et fidèle complice de toujours, le scénographe Nick Ormerod, il affirme une fois de plus son immense talent de directeur d’acteur et sa capacité de dramaturge à dépoussiérer magistralement les œuvres classiques du répertoire.

Nous voici dans une famille bourgeoise française toute propre sur elle et bien pensante. Dans un magnifique salon ton sur ton, tout droit sorti d’un catalogue Ikéa, un couple de quadra avec adolescent attend ses invités pour le dîner. La mini chaine est branchée sur France Inter…L’ado erre dans l’appartement, une caméra au poing, s’acharnant à filmer en gros plan tout ce qu’il y a de moche sous les jolies apparences. Nous avons comme un moment d’hésitation. Sommes-nous bien à la première d’Ubu Roi par Donnellan ? Ce début périlleux, légèrement angoissant, et avouons-le, trop long et ennuyeux nous laisse entrevoir le pire. Et si Donnellan se plantait ?  Honte à nous d’avoir douté. Car si ce début surprend par son conformisme, il n’est que la parfaite illustration du talent de Declan Donnellan : prendre à revers et avec force une œuvre que l’on croyait connaître.

« Nous voulons tous être civilisés – nous voulons que nos leaders le soient. Mais qu’en est-il des sentiments qui ne rentrent pas dans cette case ? La civilisation exige souvent que ces sentiments soient ignorés, voire niés. Or, il y a un prix à payer pour la civilisation, et ce prix, parfois, c’est la folie. »

Alors que nous commençons à nous agacer, Ubu apparaît sans crier gare. Tout bascule. Et puis non. Et puis si. On passe d’un univers à l’autre. Les transitions surprennent, ne sont pas annoncées. Mais où sommes-nous ? Assistons-nous à un jeu pervers entre adultes ? A un exutoire ? A moins que ce ne soit la cruauté primitive qui sommeille en chacun de nous qui se réveille brutalement ? Serait-ce une rêverie qui nous dévoile l’inavouable ? Sous l’œil révolté et désabusé de l’adolescent, ces adultes se voient propulsés dans un monde décadent et d’une violence presque risible. Ce jeune homme en est-il le maitre du jeu ? L’incarnation d’un Alfred Jarry à l’âge où il écrivit cette farce? Quoi qu’il en soit, ce monde en filigrane qui se superpose à la réalité expose ce que nous portons tous en nous dès notre plus tendre enfance : une violence sans limite qui trouve son point culminant dans le plaisir de tuer, propre à l’espèce humaine. Donnellan nous balade. Nous ne savons pas où nous sommes mais nous y sommes bien.

« Ubu fait preuve d’une simplicité inouïe en nous renvoyant à nos instincts les plus primitifs. »

Ces deux dimensions, qui se mêlent dans une étreinte grotesque jusqu’à n’en faire qu’une, sont une véritable ode au jeu et au théâtre. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : de jouer. Et si on jouait qu’on était bête et méchant ? Comme avant, comme quand on était petit ? Et quoi de mieux qu’Ubu pour mettre en scène nos instincts les plus bas ? Nous voilà transformés en voyeurs, comme si on regardait des enfants jouer à la guerre. Avec trois bouts de ficelle, transformant le mixeur de cuisine en arme effroyable, les enfants qui sommeillent en nous se déchainent. L’imagination fait des ravages. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, Ma et Père Ubu arrachent les têtes à tours de bras. Les victimes pleurent, les bourreaux se marrent. La joie des comédiens à jouer nous rend heureux. Passant d’un registre à l’autre en un battement de cil, ils nous entrainent avec une facilité déconcertante dans l’univers barbare et inquiétant de Père Ubu. Retrouvant cette capacité innée des enfants à jouer instantanément de façon juste, ils nous transmettent une euphorie qui nous ramène tous à notre propre enfance. C’est incroyablement drôle et revigorant. La fantaisie et l’inventivité volontairement puériles de la mise en scène font de cet Ubu Roi un spectacle qui fait beaucoup de bien et qu’on dévore avec avidité.

Celui que nous considérons comme le meilleur directeur d’acteur de sa génération réussit une fois de plus à faire du théâtre un art plus que jamais vivant, débordant d’énergie.  En allant chercher au plus profond de la nature humaine et aux origines du jeu, Declan Donnellan nous rappelle que le théâtre est un art essentiel qui peut encore nous maintenir en vie. C’est bluffant, touchant, surprenant et d’une force dramatique dont seule la compagnie Cheek By Jowl a le secret.

Ubu roi d’Alfred Jarry

Mise en scène: Declan Donnellan

Scénographie: Nick Ormerod

Production: Cheek by Jowl

Avec: Xavier Boiffier, Camille Cayol, Cécile Leterme, Christophe Grégoire, Vincent de Bouard, Sylvain Levitte.

Durée du spectacle: 1h45

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Alice Dubois
Alice a suivi une formation d’historienne et obtenu sa maitrise d'histoire contemporaine à l'université d'Avignon. Parallèlement, elle est élève-comédienne au Conservatoire régional d'art dramatique de la ville. Elle renonce à son DESS de Management interculturel et médiation religieuse à l'IEP d'Aix en Provence et monte à Paris en 2004 pour fonder sa propre compagnie. Intermittente du spectacle, elle navigue entre ses activités de comédienne, ses travaux d'écriture personnels et ses chroniques culturelles pour différents webmagazines. Actuellement, elle travaille sur un projet rock-folk avec son compagnon. Elle rejoint la rédaction de TLC en septembre 2012. Elle écrit pour plusieurs rubriques mais essentiellement sur la Littérature.

Une réflexion sur « Declan Donnellan réinvente brillamment Ubu Roi : Et si on jouait ? »

Commentaire(s)

  • duciel

    Je vous conseil d’aller voir cette pièce c’est trop génial !!!!!!!!
    :) ;) :) ;)
    C’était trop cool ! <3 <3

    avril 2, 2013 at 16 h 01 min

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