Théâtre
« Ubu & The Truth Commission », un spectacle sombre et exigeant servi avec talent et créativité.

« Ubu & The Truth Commission », un spectacle sombre et exigeant servi avec talent et créativité.

27 novembre 2015 | PAR Mathieu Dochtermann

Ubu & The Truth Commission revisite et réactualise la pièce surréaliste d’Alfred Jarry, en la mêlant intimement avec les crimes commis pendant l’apartheid sud-africain, tels que révélés par les témoignages recueillis par la Truth and Reconciliation Commission. C’est une pièce cruelle, absurde, qui montre sans fard la violence et la folie des dominants, dans une mise en scène habile et génialement créative de William Kentridge. Très beau, très bien écrit, excellemment joué, profondément ancré dans la réalité tout en étant traversé de bouffées délirantes, un spectacle âpre et troublant proposé (en anglais surtitré) à La Villette jusqu’au 12 décembre.

En adaptant la pièce Ubu Roi, Jane Taylor lui fait rencontrer la TRC sud-africaine, la fameuse Truth Commission où les bourreaux de la veille peuvent venir se confesser contre un pardon, et où les victimes peuvent enfin livrer les terribles témoignages des années d’apartheid et d’oppression. Le duo Père et Mère Ubu est conservé, mais Ubu devient ici un membre des escadrons de la mort qui tuaient et torturaient les opposants au régime. Le personnage garde son caractère d’antihéros, et ses traits dominants : veule, égoïste, violent, sadique, cupide. Sur cette proposition de départ, Jane Taylor fait intervenir l’apparition de la TRC, et plonge son Ubu dans les affres de l’indécision : doit-il coopérer, doit-il faire disparaître ses traces ?

C’est là que le travail de mise en scène de Kentridge intervient, qui s’appuie sur le savoir-faire admirable de la Handspring Puppet Co. Tous les autres protagonistes de la pièce sont figurés par des marionnettes, marionnettes humaines aux visages superbement sculptés pour les victimes venant livrer leurs témoignages tout au long de la pièce, marionnettes animales surréalistes très inspirées pour les acolytes d’Ubu. Une partie de l’action est figurée par des films d’animations, qui font la part belle à la représentation qu’Alfred Jarry faisait de son père Ubu. Le tout est mêlé d’images d’archives, et, bien entendu, des interactions entre comédiens et projection sont intelligemment disséminées tout au long de la pièce. L’interprétation et les manipulations sont à saluer: engagées, subtiles, impeccablement mises au service du récit.

Le résultat est surprenant, mais réussi, dans une collision vertigineuse et cataclysmique entre réalisme cru et délire surréaliste, marionnettes-témoins graves et marionnettes-bourreaux fantaisistes, documentaire et fantasmagorie, fiction et réalité historique. Beaucoup de ressorts et de thèmes de la pièce d’Alfred Jarry sont repris et même magnifiés par cette transposition, la proximité temporelle et la projection d’images d’archives requérant le spectateur, viscéralement, pour lui faire abdiquer la tentation de ne voir dans la pièce qu’une allégorie fantasque et sans conséquence.

L’humour n’est pas absent, Ubu et ses acolytes Brutus et Niles étant particulièrement grotesques dans le même temps qu’ils sont moralement répugnants. Mais le public sort de la salle bouleversé, en ne s’autorisant que les murmures, comme si l’espace de représentation s’était mué, par la force du spectacle, en un lieu de sacré, ou de commémoration. C’est sans aucun doute là une marque très sûre que le spectacle est totalement réussi. Difficile peut-être à affronter en ces temps de fragilité émotionnelle, mais vivre debout, c’est aussi vivre les yeux ouverts…

Mise en scène et réalisation vidéo William Kentridge
Directeur associé Janni Younge
Auteur Jane Taylor
Avec Busi Zokufa et Dawid Minnaar dans les rôles de Mère et Père Ubu
Marionnettistes Gabriel Marchand, Mandiseli Maseti, Mongi Mthombeni
Création marionnettes Adrian Kohler Assistant création marionnettes Tau Qwelane
Animation vidéo William Kentridge Assistants animation video Tau Qwelane, Suzie Gable
Décors Adrian Kohler, William Kentridge
Costumes Adrian Kohler Costumiers Phyllis Midlane, Sue Steele
Création lumière Wesley France
Création son Wilbert Schubel
Musique Warrick Sony, Brendan Jury
Chorégraphie Robyn Orlin
Monteur vidéo Catherine Meyburgh
Recherche sur la Commission de la vérité et de la réconciliation Antjie Krog
Recherche vidéo Gail Berhmann
Régisseur général Bruce Koch
Technicien son Simon Mahoney
Direction technique Wesley France
Production Handspring Puppet Company
Visuels: © Luke Younge

Infos pratiques

Autodrome Linas-Montlhéry
BNF-Site François-Mitterrand
Alexander Mora-Mir

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