Théâtre

De beaux lendemains, les existences brisées de Russell Banks portées au théâtre

De beaux lendemains, les existences brisées de Russell Banks portées au théâtre

18 juin 2011 | PAR Christophe Candoni

Aux Bouffes du nord se donne « De beaux lendemains », le célèbre roman de l’américain Russell Banks publié en 1991, adapté au cinéma par Atom Egoyan, et maintenant pour la scène par Emmanuel Meirieu qui signe aussi la mise en scène. Son travail est d’une sobriété évidente. Si le cadre qu’il propose à ses interprètes peut sembler rigide, il les soutient merveilleusement car tout repose sur la puissance de quatre acteurs éblouissants : Catherine Hiegel, Carlo Brandt, Redjep Mitrovitsa et Judith Chemla restituent dans sa nudité un propos dur, fort, bouleversant d’humanité. On sort sonné et ému.

Blanc, comme la neige en hiver dans les montagnes de Sam Dent, un petit village reculé au nord de New-York, comme l’incertitude, le vide et la désolation, comme l’avenir à construire après l’accident. Les murs rougis du théâtre des Bouffes du nord contrastent avec la pâleur du sol givré. On est sur le lieu même du drame où, le 27 janvier 1990 sur la route de Bartlett Hill, un car scolaire a brutalement quitté la chaussée pour s’engloutir dans un lac glacial. Quatorze enfants y sont morts et la vie de toute une population endeuillée bascule. Dans la confusion de bruits sourds, on croit entendre une circulation dense, des sirènes d’urgence et des klaxons, des rires d’enfants aussi, le vent, autant d’évocations du drame qui réapparaît, obsédant, sous la forme d’une réminiscence cauchemardesque. Les accords d’un piano en fond de scène apportent une douceur, une souplesse qui font du bien. C’est une partition minimaliste qui ne gêne absolument pas l’écoute du texte mais qui respire avec les mots prononcés.

Quatre personnes prennent la parole, chacune leur tour, devant un pied de micro. Elles y livrent une parole, intime, sidérante, disent leur douleur liée ou pas avec l’accident. La pièce est ainsi constituée de témoignages monologués. D’abord celui de la conductrice du bus scolaire. Dolores apparaît sous les traits de Catherine Hiegel sombre, fermée, presque intimidée. « J’aime les enfants » dit-elle avec une profonde tristesse, heurtée, anéantie car aussi longtemps qu’elle vivra elle se souviendra. Elle cite les noms de tous les gamins qu’elle transporte chaque jour. Mise devant sa culpabilité, elle se montre forte, tendre et digne.

Carlo Brandt, interprète le papa de deux victimes, des jumeaux qu’il élevait seul après la disparition de sa femme, qu’il suivait chaque matin sur le chemin de l’école dans son camion. Il offre une époustouflante prestation, avec une gestuelle précise. Tout son corps tiqué, sa respiration nerveuse traduisent son mal être, sa douleur déchirante. Vient après Redjep Mitrovista, un acteur superbe qui laisse transparaître derrière une rhétorique solide les fêlures et la colère. Il campe un avocat puissant et énigmatique, véritable justicier ou homme vénal, il veut nommer les coupables, trouver les responsables, faire débuter un procès qui de manière imprévisible devra capoter.

Seule survivante de l’accident parmi les enfants, Nicole Burnell s’avance pour finir devant le pied du micro. Hier, l’adolescente était la petite vedette de son école, dansait et chantait devant tous ses camarades ; aujourd’hui, c’est une rescapée handicapée, condamnée à se déplacer en fauteuil roulant car elle a perdu l’usage de ses jambes. Mais ce n’est pas là le drame de sa vie, celui qu’elle gardait jusque là enfouie en elle, un lourd et scandaleux secret familial qu’elle va enfin pouvoir dévoiler, comme si l’accident déverrouillait quelque chose en elle, réveille les conflits et fait exploser les vérités pour lui donner l’occasion d’une possible libération.

Judith Chemla est une interprète d’une infinie justesse, intelligente, fine, lumineuse, pleine de grâce et de délicatesse. Découverte sur la scène de la Comédie-Française pendant trop peu de temps, on a tout de suite admiré cette actrice capable d’une fantaisie délurée comme d’une sensibilité exacerbée. On lui souhaite de très beaux lendemains.

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

One thought on “De beaux lendemains, les existences brisées de Russell Banks portées au théâtre”

Commentaire(s)

  • arezki salmi

    message à judith Chemla:
    Je suiS très impressionné par vos prestations au théatre et au cinéma.Mais j’avoue que je n’ai vu ni vos pièces ni vos films (l’occasion me serait-elle donnée plus tardd?) C’est dans l’émission »les mots de minuit » que j’ai découvert ce que vous faisiez.C’est formidable et je vous dit bravo et merci!vous avez dit lors de cette émission: »dans le regard de quelqu’un, il y a toujours quelque chose d’indestructible ».Vous avez dit juste et j’en étais très impressionné.
    Je suis algérien, retraité de l’enseignement (j’étais prof de français)et je me suis lancé dans le monde du cinéma et du théatre récemment. Avec un de mes anciens élèves ,nous avons réalisé un court métrage et nous avons participé au festival de cannes 2011. Ce film berbère dont j’ai écrit les dialogues et le sous titrage en français s’intitule »Rapt », réalisé par SOFIANE BELLALI;
    Nous souhaiterions que vous nous aidiez à distribuer nos deux flms en France si possible, un long métrage totalement en français et un court métrage en berbère,dans la mesure de vos posssibilités bien sûr; si vous êtes d’accord pour des échanges virtuels, je suis disposé à vous donner de plus amples renseignements.
    je vous remercie infiniment pour votre aimable collaboration et pour votre compréhension.
    Mr Salmi Arezki.

    juillet 2, 2011 at 13 h 53 min

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