Théâtre

Dans la jungle des villes apocalyptique par Roger Vontobel à la Colline

10 mai 2012 | PAR Christophe Candoni

A la Colline, la vision audacieuse, décapante, et sans concession de Roger Vontobel (qui signe sa première mise en scène en langue française) sur une des toutes premières pièces de Brecht, « Dans la jungle des villes », une pièce de jeunesse et de révolte. Ce n’est pas un spectacle parfait, loin de là, mais puissamment inspiré et défendu par des acteurs au taquet.

Rien n’est calme, encore moins sage sur le plateau. Secousses garanties : musique rock avec musiciens en live (comme dans l’Othello de Thomas Ostermeier ou l’Antigone de Friederike Heller), vidéos à profusion, coups de feu, cris féroces, corps affichés, jeux de manipulation, laideur agressive, désordre destroy… La scène est saturée d’images et de sons, quelle jungle ! Il y a bien quelques facilités et aussi des flottements à déplorer mais ce spectacle est à découvrir, ne serait-ce que pour l’explosivité du geste artistique de Roger Vontobel, un jeune metteur en scène né à Zürich, qui a fait ses classes à Hambourg, Munich, Essen, aujourd’hui Bochum et que l’on découvre à présent en France.

Les libertés prises par Roger Vontobel par rapport au texte, ses outrances captivantes ou dérangeantes, l’innovation formelle semblent inacceptables pour une partie du public réfractaire et décidément très conservateur. Elles ont pourtant à voir avec la fougue anarchique du jeune Brecht qui écrit ses premiers textes dramatiques avec une véritable envie de tout bousculer, déroger aux règles, dire sa détestation du théâtre de son temps, son amour de la déconstruction. On reconnaît sinon une fidélité, en tout cas une continuité dans l’esprit et le travail tumultueux du jeune metteur en scène suisse-allemand qui s’approprie de façon très singulière Dans la jungle des villes.

Le texte d’origine est sérieusement amputé mais le propos lui est bien là. Au centre, deux hommes que tout oppose mènent un combat aux motivations troubles. Garga est un looser patenté que l’on découvre au début de la représentation dans la projection d’un curieux et réjouissant court-métrage sous l’aspect d’un jeune mec en marcel, pantalon de jogging et tongues. Il est disquaire dans un vidéoclub miteux. Schlink est un homme d’affaires, l’air mafieux et sûr de lui. Leurs chemins se croisent, leurs êtres s’interpénètrent. A dessein, il a été choisi deux acteurs qui se ressemblent physiquement si bien qu’on pourrait les confondre. Clément Bresson et Arthur Igual sont deux interprètes fabuleux au registre solaire et nerveux. Le corps à corps final presqu’érotisé suggère la dépendance qui les lie l’un à l’autre. Autre thème important dans la pièce, celui du naufrage d’une famille. Avec un humour cynique et désabusé, Vontobel représente les parents de Garga comme des énormes bêtes qui bouffent des chips vautrées sur le canapé devant la télévision. Enfin les femmes, Marie et Jane, qui ici n’ont pas le beau rôle, sont campées par Cécile Croustillac et Annelise Heimburger qui mettent ce qu’elles peuvent d’étincelle dans ces créatures déchues et pathétiques. Au cœur de la situation, l’argent à gagner, le profit à tirer de l’Autre, de soi, des affaires, de son propre corps. L’homme ne s’achète pas sinon il est anéanti.

Quand la ville lumineuse et sans relief présente en arrière-plan sur la scène vole en éclats dont les débris s’éparpillent au sol, quand la musique sourde s’interrompt, que le fond de scène s’ouvre comme un gouffre, que les corps sont défaits sur le plateau tournant, ne restent que vanité, vide, crépuscule et silence. Et nous, postés face à l’abîme, confrontés au néant. Un monde s’écroule, le nôtre, celui du dollar roi où l’humain passe au second plan. Plus de place alors à l’agitation.

photos : Elisabeth Carecchio


 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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