Théâtre
Contes africains à Chaillot: Warlikowski, bien plus qu’un conteur

Contes africains à Chaillot: Warlikowski, bien plus qu’un conteur

19 mars 2012 | PAR Christophe Candoni

De Shakespeare, Krzysztof Warlikowski a presque tout monté. Il y revient mais sous la forme désormais habituelle d’un spectacle-collage où se croisent les trois grandes figures shakespeariennes que sont Lear, Othello et Shylock du « Marchand de Venise » assemblées à d’autres sources plus contemporaines telles que Coetzee et Cleaver. Ce dernier spectacle, à voir au théâtre de Chaillot, s’appelle « Contes africains » mais dépasse tout contexte géographique et culturel. Rares sont les artistes à parler aussi intimement à la première personne tout en touchant à l’universalité. Warlikowski est de ceux-là : il parle de lui et de tous à tous. Cette pièce, non sans défaut et forcément inégale de part sa longueur (plus de 5h), en est une fois de plus la preuve.

Lear, Shylock, Othello : trois personnages réunis sur scène et incarnés par un même corps, un même visage, celui du formidable acteur Adam Ferency (maquillé pour jouer Othello, ce qui ne semble pas être une idée probante). Un mourant, un juif, un noir, trois figures marginalisées, trois hommes exclus, humiliés, en pleine chute, qui ont le désir, le besoin, de se venger pour récupérer la face. Ils sont évidemment présentés par Warlikowski de manière très personnelle et surtout dans un contexte totalement actualisé qui permet de porter sur eux un nouvel éclairage. Prenons pour exemple Shylock qui revêt le tablier blanc d’un boucher kasher, insulté par des chrétiens représentés ici avec des masques imposants à tête de cochon. Il réclame une livre de chair d’Antonio (en couple avec Bassanio dans cette version) qui lui a emprunté de l’argent et ne peut rembourser sa dette. La pièce donne également la parole aux femmes : les vulgaires filles de Lear prennent l’aspect de vieilles perruches de la côte d’Azur, et bien-sûr Desdémone et Cordélia qui sont des victimes déchirantes.

L’espace, souvent vide et neutre, est propice à la simultanéité des lieux et des scènes qui font la richesse d’un théâtre à la construction narrative à la fois complexe et savante. A l’intérieur de parois transparentes et mouvantes, on est tour à tour dans un salon chic et feutré, une chambre à coucher, une cour de justice, un club, un hôpital… On connaît bien la patte de la scénographe Malgorzata Szczesniak qui ne change pas. Sauf que la scène s’est dénudée, comme le langage scénique de Warlikowski s’est dépouillé, simplifié : plus de film en direct par exemple mais un son extrêmement travaillé qui joue infiniment sur la perception des émotions. Les acteurs caméléons redeviennent le pôle d’attraction et portent le jeu à son meilleur. De longs tunnels dont on ne voit pas le bout agacent parfois, d’autres moments subjuguent. Et ce ne sont jamais les plus spectaculaires. Ce sont au contraire des situations d’une banalité quotidienne qui nous cueillent le plus. On pourrait citer Cordelia et son vieux père qui regardent un match de foot à la télé dans une troisième partie plus tendre qui s’attache à montrer l’incommunicabilité entre les deux mais aussi le besoin d’être ensemble qui bouleverse jusque dans une des dernières scènes où Cordelia rend visite à son père, qui ne peut plus parler, couché dans son lit d’hôpital.

La grande force du théâtre de Warlikowski vient de sa capacité à mélanger le trivial et la réflexion philosophique, de susciter l’ identification et l’empathie avec les personnages grâce à sa manière unique de les humaniser en fouillant les failles, les fêlures, à sa lucidité extrême mêlée à une certaine bienveillance, à sa bouleversante humanité. Il est beaucoup question d’exclusion, d’amour et de désamour, d’antisémitisme, de séparation, de mort. Comme dans Apollonia qui s’achevait sur un concert rock où tous les protagonistes se retrouvaient à chanter ensemble dans une boîte de verre, ici, le spectacle se termine sur un cours de salsa énergisant. Tous les acteurs sont là, en jogging, collant et body de danse, à se trémousser. Warlikowski sait éclairer une réalité sombre, il révèle sans concession la violence et le chaos du monde et des rapports humains, tout en réinventant un « être ensemble » fondateur et salvateur pour une communauté.

Crédit photo : Marie-Françoise Plissart

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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