Fictions
« Un oiseau blanc dans le blizzard » de Laura Kasischke : Une femme disparaît

« Un oiseau blanc dans le blizzard » de Laura Kasischke : Une femme disparaît

26 juin 2022 | PAR Julien Coquet

Deuxième roman de l’écrivaine américaine Laura Kasischke, Un oiseau blanc dans le blizzard égraine toutes les thématiques qui seront reprises et développées dans l’œuvre de cette grande auteure.

Kat, seize ans, est le genre d’adolescente qui voudrait vivre sa vie tranquillement, dans une banlieue de l’Ohio comme il y en a des centaines. Mais elle se retrouve un beau jour seule avec son père : sa mère a disparu sans crier gare : « personne ne la voit s’en aller, mais elle est bien partie ». Auparavant, sa mère et son père s’entendaient relativement bien, relativement par rapport aux nombreuses années de mariage marquées par la banalité du quotidien. Kat ne pouvait tout de même s’empêcher de remarquer les cailloux qui enrayaient la machine maritale : un père, bel homme, mais complètement absent et inintéressant, face à une femme, étrange mère au foyer qui s’allongeait sur le lit de sa fille lors de longues journées vides. Ce petit univers est mis à mal une première fois par l’arrivée du petit ami de Kat, le voisin, un jeune homme qui veille sur sa mère aveugle.

Mystérieux et poétique, le deuxième roman de Laura Kasischke, que Folio édite à nouveau, nous entraîne dans le quotidien d’une famille à l’apparence tranquille où les fêlures sont pourtant profondes. Kasischke nous parle de la difficulté de l’adolescence, des relations mère/fille, de la jalousie d’une mère dont les rêves se sont brisés, de l’absence à combler lorsqu’un être disparaît brutalement. Si le roman aurait gagné à être raccourci, Un oiseau blanc dans le blizzard joue admirablement sur plusieurs temporalités : le présent, composé d’arrangements avec un quotidien marqué par l’absence de la mère, et le passé, où cette mère, trop présente, faisait peser son mal-être. On y retrouve également tout le talent de poète de l’auteure, avec une trouvaille par page : « pâle et mince comme un souffle d’air », « il y avait comme un bourdonnement, des lignes électriques, ou bien des avions, ou peut-être des Pères Noël circulant au-dessus de nos têtes dans leurs traîneaux électriques », « être une de ces lycéennes populaires, c’était un peu comme être un lapin, une créature tremblante et éphémère, un simple désir vaporeux, plein de sagesse rétrospective, qui sautille »… Un roman à la American beauty ou à la Blue Velvet où, sous le vernis de la banalité et de l’American way of life, se cachent la tristesse et même l’horreur.

« Ce mois de janvier-là, il y a un an, quand mon père a parlé pour la première fois à la police de la discussion qu’il avait eue avec ma mère, du coup de fil de cette dernière, le lendemain, quand elle avait juré qu’elle ne reviendrait jamais ; quand il a longuement raconté, de sa voix tremblante, aux trois flics en bleu assis en rang d’oignons devant nous, comment la propre mère de ma mère avait fait la même chose, elle avait quitté un mari et une fille au beau milieu d’un après-midi comme les autres ; et comment ma mère avait une conduite bizarre depuis des mois, elle avait acheté une minijupe et un canari et elle s’était mise à disparaître pendant des heures sans explication, ou bien elle s’endormait en pleine journée comme une femme qu’on aurait tiré d’une tourbière ; quand il a raconté tout cela, les policiers ont demandé s’il pensait qu’elle pourrait être morte. »

Un oiseau blanc dans le blizzard, Laura Kasischke, Folio, 352 pages, 8,70 €

Visuel : Couverture du livre

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Julien Coquet

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