Théâtre
Clients, spectacle pour adultes, mise en scène Clotilde Ramondou sur un texte de Grisélidis Réal

Clients, spectacle pour adultes, mise en scène Clotilde Ramondou sur un texte de Grisélidis Réal

12 janvier 2012 | PAR Smaranda Olcese

Clotilde Ramondou s’empare du texte explosif de Grisélidis Réal, Carnet de bal d’une courtisane, et signe une pièce d’une rare justesse : aucun effet racoleur ou spectaculaire, aucune provocation n’entachent l’hospitalité d’un acte de parole qui secoue encore des tabous. Suite à sa création en avril 2011, la pièce Clients est reprise en ce moment au Théâtre Paris Villette et sera jouée jusqu’au 21 janvier 2012.


La Prostitution est un Art, un Humanisme et une Science, à condition d’être pratiquée volontairement et dans de bonnes conditions » a affirmé Grisélidis Réal, péripatéticienne et écrivaine, tout au long de sa vie. Alors que son premier roman Le Noir est une couleur (Balland, 1974) était déjà publié en Suisse, elle s’engage dans le combat social, devient l’une des meneuses de la  Révolution des prostituées à Paris : 500 prostituées occupent la Chapelle Saint-Bernard, à Paris, en juin 1975 et réclament la reconnaissance de leurs droits. Conférences dans les milieux universitaires, prises de position à la télévision, Grisélidis Réal multiplie les actions pour la défense des droits des prostituées, tout en aiguisant sa pratique de l’écriture.

La tâche n’est donc pas des plus faciles pour Clotilde Ramondou, comédienne et metteur en scène. Certes le combat est toujours d’actualité, les discussions et rencontres organisées par les programmateurs en périphérie des représentations en témoignent. Il s’agit surtout d’éclairer la complexité de cette femme qui ne saurait être réduite à la Catin révolutionnaire. Elle-même l’écrivait : Tout a deux faces… Nous aussi, nous sommes doubles, triples, quadruples même… Et toutes nos faces ont deux visages, derrière lesquels elles s’abritent, car la seule vraie, l’intérieure, l‘insaisissable, est inconnue. Clotilde Ramondou lui donne voix et corps dans un jeu fin et radical.

Tout d’abord, la voix résonne sur le plateau vide, plongé dans l’obscurité alors que les feux restent braqués sur la salle. Une silhouette se laisse deviner, accroupie et adossée contre un mur, une gestuelle étrange, à mi-chemin entre la caresse et l’auscultation des limbes invisibles, l’anime et arrache au trivial l’énumération crue de notes « techniques » relatives à des clients, contenues dans le fameux carnet noir : prénom suivi la plupart du temps d’un chiffre (André 5), type de prestation, quelques observations et prix. Elle avance à tâtons sur des plateformes démesurément hautes vers la zone de lumière. C’est déjà une déclaration d’intentions pour la metteur en scène dont le parti pris fort est d’installer une ample, une étonnante circulation entre la scène et le public. L’espace théâtral devient poreux, les frontières entre la représentation et le quotidien se brouillent, glissantes, à l’image du travail insidieux que la vie opère dans la prose aride qui constitue le point de départ de la pièce. La liste élaborée patiemment entre 1977 et 1995, pensée d’abord comme un outil de travail, de quelques 221 clients consignés par ordre alphabétique, laisse transparaître les rapports au pouvoir, la solitude, les manques, la fragilité. Des portraits se dessinent en creux, dans des zones floues. Ce pourrait être l’homme assis à côté de vous, voire… vous même ?!!

L’agitation gagne effectivement les gradins – un premier homme quitte sa place anonyme et monte sur scène – ils seront 12 à former un chœur et accompagner la litanie de Grisélidis. S’ils commencent par occuper le plateau silencieux, présences fantomatiques suspendues dans une autre forme d’anonymat, ils l’enveloppent par la suite d’un chant lyrique allemand sur plusieurs voix. Grisélidis s’installe dans les gradins. Ils rodent autour de la scène, certains regagnent leurs places. Elle continue son énumération, certains détails lui sont rappelés, des bouts de phrases sont repris et adressés directement au spectateur le plus proche. Le plateau est pris dans cette circulation, espace de transit, de passe. Des entrées et des sorties impromptues l’animent, une sorte de camaraderie entre les complices s’installe. Grisélidis continue imperturbable sa litanie, présence impénétrable à la juste image de celle qui signait une œuvre intitulée Les Sphinx (Paris, Verticales, 2006) entourée par le chœur d’ hommes qui assument la physicalité des actes, à travers le chant, dans des amorces de soli, chutes lentes et foule de gestes monomaniaques. La metteur en scène creuse le paradoxe entre la froideur de la liste, son énumération lassante, réductrice, déshumanisante et la matérialité des corps, avec leurs désirs, fantasmes, délires. Les mots crus banalisés à force de répétition retrouvent dans le contact des corps leur violence immédiate.

Tout est d’entrée de jeu prévisible, mais Clotilde Ramondou a le sens du rythme, elle aménage des moments surprenants dans cette trame pesante, grave qui touche à l’humain dans ses recoins les plus retranchés. Le minimalisme de la mise en scène va de pair avec le dépouillement du texte faisant résonner en puissance la voix empreinte d’humanisme lucide de Grisélidis Réal.

photographies © Stéphanie Jayet

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