Théâtre

Cesena, entre la nuit et le jour avec Anne Teresa de Keersmaeker

Cesena, entre la nuit et le jour avec Anne Teresa de Keersmaeker

16 juillet 2011 | PAR Christophe Candoni

Quand on pénètre dans la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon, autour de 4h30 du matin, la ville continuellement si grouillante pendant la durée du festival est au repos. Mais presque 2000 spectateurs viennent au rendez-vous car ils pressentent vivre une aventure exceptionnelle, celle de contempler le passage délicat de la nuit sombre au jour éveillé, assister à deux heures d’un spectacle étonnant, très beau, réalisé par Anne Teresa de Keersmaeker et sa compagnie Rosas associée à l’ensemble vocal Graindelavoix que dirige Björn Schmelzer. Le corps et la voix, le silence tenu et la musque médiévale se lient harmonieusement pour traverser le temps, rapprocher et croiser les arts d’hier et d’aujourd’hui ; ils forment un langage commun qui célèbre l’avènement magique et splendide de la lumière dans la cour papale.

Ils sont une vingtaine de danseurs et de chanteurs, un groupe imposant, majoritairement masculin, qui regroupe les artistes de la compagnie Rosas et les chanteurs de « Graindelavoix », ensemble et confondus, pour investir le plateau de la Cour. On ne perçoit d’abord à peine qu’une masse qui se déplace dans l’obscurité mais on devine les longues silhouettes à travers une expérience poétique et sensorielle. Sans distinguer les artistes, on entend leurs pas marteler les planches, leur souffle dans la nuit, les corps qui se jettent sur le sol et glissent sur le sable dispersé. Puis la lune disparaît derrière le haut mur de pierre et le jour advient, blanc puis solaire, la danse se libère, fluide et légère, elle évolue lentement, subtilement.

Anne Teresa de Keersmaeker a choisi la simplicité, le dépouillement pour mettre en valeur le lieu qu’elle magnifie dans sa nudité totale. Son écriture chorégraphique contrastée est extrêmement dépouillée, à la fois minimale et essentielle, anti spectaculaire, raffinée mais aussi pauvre par moments. La danse contient de beaux moments de groupe qui s’alternent avec quelques solos, joue sur l’immobilisme, la lutte, le retrait, l’attente des danseurs couchés en avant-scène sur le dos les yeux dans le ciel qui se dégage, cherchant à se rencontrer dans de brefs rapprochements. Chacun est à la fois inscrit dans le groupe et suit sa propre trajectoire, soumis à un équilibre fragile.

Au démarrage, les éclairages de la Cour s’arrêtent net. Une voix puissante entame un chant déchirant, sorti des entrailles, accompagné d’un instrument à vent. Tous les morceaux du spectacle sont des compositions qui datent de la deuxième partie du XIVème siècle, des champs religieux, un Kyrie Eleison magnifique, des rondeaux et ballades, des poèmes mis en musique. Les chants polyphoniques de L’ars subtilior exécutés a capella sont d’une splendeur pure, émouvante, envoûtante. Le geste et la voix accompagnent l’éveil du jour et de la nature, c’est à la fois tout simple et puissant.

 

photo, Christophe Raynaud De Lage

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

7 thoughts on “Cesena, entre la nuit et le jour avec Anne Teresa de Keersmaeker”

Commentaire(s)

  • Amelie Blaustein Niddam

    Mystique, magique. Cette nuit, la pluie a menacé et a eu la décence de tomber cinq secondes après les derniers applaudissements. Un spectacle médiéval, fondateur, unique. Belle critique cher Christophe. On pourra dire quand on sera vieux et cons… Nous y étions!!!

    juillet 19, 2011 at 13 h 58 min
  • Cesarini

    Pendant tout cet enjambement entre l’obscurité et la pâleur, je me suis demandé si ce palais et l’aurore n’avait pas plus de talents que l’œuvre elle-même, d’où venait cette magie. Car c’est la première fois que l’on ne contourne pas, que l’on ne lutte pas contre cette imposante Histoire, qui avait fait hésité Vilar à y jouer, cette chorégraphie la courtise, y fait la révérence, chante pour conquérir son âme. Bien sûr, cette vieille et distante Histoire ne se laisse pas attendrir, mais au matin blême, parmi des milliers d’autres oû elle fut seule, elle écoute, un peu hautaine et un peu flattée. Ces chocs rustiques sur son sol qui résonne en nos torses. Ces chants de lierres autour du tronc de nos nostalgies ancestrales et inconnues. Magique en effet, car unique en cause, cette magnifique et bien élevée proposition à un baiser audacieux entre loups et chiens matinaux, charme aussi par le refus ancestral et poli qu’elle reçoit de cette vieille éternité. Qu’on la combatte ou que l’on s’agenouille, son amour reste à Dieu, point à l’art, d’où le grandiose de la situation. Expérience et épreuve se tenant la main. A voir absolument pour cet impossible, tendu encore après l’espoir. Unique, et banal comme des siècles de malheurs, ces moments m’auront gravé de ma mémoire à ma chair. Pour un festivalier et un avignonnais que je suis plus que tout autre chose, j’y avais rendez-vous. Alors comme la mystique vous le demande rendez, vous. Et puis… échappez-lui, jusqu’aux halles. 

    juillet 19, 2011 at 14 h 42 min

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