Théâtre

Anne Brochet travestie par Lambert Wilson dans « La Fausse suivante »

18 avril 2010 | PAR Christophe Candoni

Elle est physiquement presque méconnaissable. L’allure dandy « à la garçonne » sied bien à Anne Brochet. Dans « La Fausse suivante », une comédie sombre de Marivaux, la comédienne joue une comtesse déguisée en chevalier pour faire découvrir la vérité des cœurs. Sa présence radieuse est un atout pour le spectacle mis en scène par Lambert Wilson au Théâtre des Bouffes du Nord.

Marivaux fait en douceur un bond dans le temps. Lambert Wilson qu’on sait charmé par les années folles (et la musique de cette époque présente entre les actes et pour un final dansé très « comédie-musicale »), transpose la pièce dans les années 1930. Le cadre charmant, élégamment rétro, est un extérieur dans la campagne anglaise, réalisé par Sylvie Olivé avec de longs panneaux en toile de tulle blanche sur lesquels sont brodés les éléments d’une nature bucolique. A cela s’ajoutent les costumes joliment surannés d’Olivier Bériot : tandis que les hommes sont en écuyer ou chasseur, on dirait les femmes toute prêtes pour une « garden party » dans des robes aux couleurs printanières. L’esthétique proposée est raffinée mais pas assez sombre nous semble-t-il, en tout cas pas à la hauteur de la cruauté du texte de Marivaux. La noirceur des êtres, à l’écoute de leur intérêt et plus prompts aux calculs financiers qu’à l’amour, dont parle Lambert Wilson au sujet de la pièce n’est finalement pas assez mise en valeur. On rit, on joue, on chante des chansons entrainantes, c’est une manière de mettre en place une belle vitrine pour cacher la vérité des sentiments, les troubles sexuels et les illusions du désir.

L’héroïne devenue chevalier met à l’épreuve Lelio son futur mari qui lui confie la charge de séduire une conquête à lui (la comtesse) pour s’en débarrasser et faciliter la rupture. La comtesse s’enflamme et tombe amoureuse du chevalier. Lambert Wilson insiste sur l’importance du travestissement, du déguisement comme outil théâtral révélateur de la vérité. Son idée de faire s’apprêter à vue les acteurs devant des malles ou des cantines comme dans les coulisses de théâtre est amusante et bien faite. En revanche, sa mise en scène reste sage, sans surprise, sa direction d’acteurs est bonne mais il manque quelque chose de vibrant, d’incandescent. La complexité chez Marivaux vient du fait qu’il amène la comédie à la frontière du drame, que le rire débouche souvent sur les larmes. Certains interprètes nous ont beaucoup plu : Lelio est campé par Fabrice Michel à la présence donjuanesque, libertin cynique, inquiétant mais sympathique, drôle de menteur jouisseur. Pour Trivelin, Eric Leplay campe un valet ombrageux et pince sans rire. Christine Brücher dans la comtesse minaude parfois mais on est touché par son émotion contenue. Et puis Anne Brochet est très bien, elle s’investit dans un jeu franc, dynamique, avec caractère, verve et humour, un plaisir malin à exécuter son fourbe stratagème et une grâce subtile.

La Fausse suivante, jusqu’au samedi 15 mai à 20h30 et les matinées d samedi à 15h30, relâche les dimanches et lundis. Au Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis, boulevard de la Chapelle, 10 arr. 01 46 07 34 50. www.bouffesdunord.com

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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