Théâtre
Angélica Liddell en grande forme à l’Odéon – théâtre de l’Europe

Angélica Liddell en grande forme à l’Odéon – théâtre de l’Europe

15 novembre 2022 | PAR David Rofé-Sarfati

À l’Odéon – théâtre de l’Europe, l’autrice espagnole Angélica Liddell, inspirée par la figure du torero Juan Belmonte, livre un spectacle global, une messe à nos vies et à l’amour.

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Le programme de la salle indique : remerciement à la boucherie Au bon bœuf (Paris 18e) qui fournit les carcasses ! Angélica Liddell est de retour et une fois encore c’est sanglant, c’est surprenant et c’est génial. Le Festival d’Automne à Paris reprend la pièce que la diva espagnole a créée en 2021 et qui a notamment été présentée au Festival d’Avignon. Ça s’appelle Liebestod – L’odeur du sang ne me quitte pas des yeux, Juan Belmonte. Cette pièce a été créée dans un cadre très particulier : Milo Rau est directeur  artistique du NTGent, et chaque année il demande à un artiste de mettre en scène son « Histoire du théâtre ». Et donc l’artiste espagnole connue pour ses pièces hurlantes en signe la troisième, après La Reprise, de Milo Rau et Histoire du théâtre II de Faustin Linyekula. 

Éros et Thanatos

Un jour de création,  Angélica Liddell découvre que sa relation intime au théâtre ressemble au rapport qu’entretient le célèbre torero Juan Belmonte avec la corrida. En miroir fraternel, les deux hystéries globalisantes, mystiques et religieuses sont toutes les deux propulsées par un désir de vie qui s’intrique à un désir de mort. Empilant à cet imaginaire  la symbolique chrétienne, celle du  peintre Francis Bacon et du compositeur Richard Wagner (Liebestod, qui signifie littéralement “mort d’amour”, est le titre du final de l’opéra Tristan et Isolde), l’autrice, metteuse en scène et performeuse espagnole, immense vedette dans son pays, invente un spectacle provocateur qui renouvelle son propre genre.

Dans une arène couleur sang, elle excite un taureau, elle interroge Dieu et invective le public. C’est une messe macabre et dynamisante, une messe à la vie. Une messe érotique aussi. Angelica Liddell  construit un spectacle sous la forme d’un rêve en couleur, à l’esthétisme efficace, aux condensations multiples. L’expérience de spectateur est un ravissement, où l’érotisme est confisqué à l’immédiat pour le fabriquer profond, ténu et sûr de lui. Elle érotise une radicalité de l’amour face aux radicalités bon marché et immédiates des réseaux locaux ou des discours insurrectionnels. Elle donne à sa pensée un éros et une temporalité. Elle ne nous caresse pas dans le sens du poil mais sa caresse est bonne.

La forme épurée pour une pièce beckettienne

Le spectacle est total. La force de son art aiguisé réside dans une saturation du verbe et de l’image. Les mots sont simples, percutants. Les symboles se veulent universels, simples à décoder. Au milieu de l’édifice, le corps d’Angélica Liddell nous saisit et nous guide pour un voyage philosophique. Au lever de rideau, deux tableaux sous forme d’images vivantes posent le contexte. D’abord, un homme promène une caravane de chats au bout de longes. Puis le monolithe de 2001, L’Odyssée de l’espace apparaît. Le symbole de l’origine de la civilisation répond à son dernier avatar futile, ridicule, kitch et mondain. Les secousses du spectacle fabriquent un manifeste spirituel, où la transcendance se réconcilie avec son origine en ce qu’elle soutient les hommes, et où la verticalité réapprend à cimenter la société. Et les vrais coupables protégés par la bien-pensance réapparaissent. L’animalisme anti corrida n’est qu’un animisme barbare, une abolition de l’esprit et de la civilisation. La grève des techniciens de théâtre est ridicule. « Mon cul la grève ! » lance-t-elle au public, montrant ses fesses nues (on se souvient que la dernière création de Stéphane Braunschweig  n’a connu que la moitié des représentations programmées ; en cause la grève d’une partie des techniciens qui ont poussé leur impunité jusqu’à planifier des grèves de 59 minutes, profitant d’une lecture de la réglementation qui leur permettait ainsi de faire grève sans prévenir et sans réduction de salaire). « Ce sont des imbéciles ! Qui ne sont pas des créateurs ! » lance la diva. 

Au-delà de ses combats pour une autre universalité, pour une transcendance, pour une humanité qui réapprend à douter, il y a comme à chaque fois chez l’artiste l’amour, le corps et ce qui se joue entre les deux : la vie et la mort. Au centre, les mots nous aèrent, nous rafraîchissent. La beauté du geste héritée de celle de la nature rencontre celle des mots, qui est la nature des hommes. 

Angélica Liddell vise juste et marque le point

« Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées », écrivait Camus. La transgression salvatrice d’Angélica Liddell alerte le public, inverse les termes de la bien-pensance, verticalise les horizontalités amalgamantes qui se prétendent inclusives. Elle nous secoue et nous inspire. Elle appelle le ciel à la rescousse, mais est-il habité ?  La salle de l’Odéon, Paris 6e, est fui par quelques spectateurs trop délicats ; le spectacle fut en Avignon démoli par le grand journal du soir. La petite bourgeoisie, celle qui  croit qu’elle doute sans se douter qu’elle croit et qui s’offense, signe par ce rejet la force de la pensée de l’artiste de Figueras. Car c’est le rinçage de nos pensées endormies que vise  Angelica Liddell. Elle nous donne cet oxygène. C’est grand et précieux. 

Liebestod, El olor a sangre no se me quita de los ojos [L’odeur du sang ne me quitte pas des yeux], Juan Belmonte, Histoire(s) du théâtre III

Texte et mise en scène : Angélica Liddell, en espagnol, surtitré en français

10 – 18 novembre : Odéon – Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, 75006 Paris

Crédit photo © Christophe Raynaud de Lage

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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