Théâtre

« La pierre », sur les traces d’un lourd passé

« La pierre », sur les traces d’un lourd passé

03 février 2010 | PAR Christophe Candoni

Les représentations de « La pierre » au Théâtre de la Colline sont l’occasion de découvrir un jeune auteur allemand peu joué en France : Marius von Mayenburg, bien connu à Berlin où il travaille à la Schaubühne avec Thomas Ostermeier.  Dans « La pierre », il pose la question de l’identité d’un pays, de la mémoire et de la transmission de son histoire. Bernard Sobel signe une belle mise en scène,  sobre et dépouillée.

Mayenburg nie écrire une pièce à portée historique ou idéologique. Ce qui l’intéresse, ce sont les destins individuels. Il raconte la vie des gens, comme ceux des visages anonymes représentés sur le rideau de scène. Sa pièce parcourt un demi-siècle de l’Histoire allemande que le dramaturge explore du côté de l’intime en suivant l’existence apparemment ordinaire de trois femmes face à l’histoire collective. Le texte est fort et passionnant. Nous sommes en 1993, le mur de Berlin est tombé et l’Allemagne réunifiée. Witha, la grand-mère, revient en ancienne RDA dans la demeure qu’elle avait achetée avec son mari Wolfgang (Gaëtan Vassart) en 1935 à un couple juif contraint à l’exil. Avec sa fille, Heidrun et sa petite fille Hannah, elle marche sur les traces du passé. La pièce, construite par fragments propose un aller-retour permanent dans le temps. Les scènes s’enchaînent sans chronologie mais de façon décousue à la manière de la mémoire qui recompose les différentes strates temporelles et se dévoile progressivement. Des inscriptions de dates au néon au dessus de la scène situent le temps de l’action.

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Le décor est constitué de quelques meubles ramassés au centre du vaste plateau, recouverts de draps blancs. Lucio Fanti a imaginé un espace neutre, inhabité, nu et précaire pour suggérer  le thème de la fuite et l’exil. La mise en scène particulièrement fine de Bernard Sobel, les lumières crépusculaires d’Alain Poisson et la musique douce de Bernard Vallery font éclater sans heurts les souvenirs difficiles d’un passé douloureux. Sobel use de délicatesse pour mettre en scène ces personnages sans manichéisme ni didactisme. La question n’est pas de savoir s’ils sont bons ou mauvais et le texte ne les condamne pas. Les souvenirs ressurgissent, transformés ou réinventés. « Il n’y a pas une vérité mais des vérités différentes » déclare l’auteur qui développe une situation familiale en crise, sans communication.

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On retrouve quatre actrices très différentes mais toujours justes. Edith Scob au jeu singulier et vertigineux est Witha. Elle se cache sous sa capuche ou se blottit sous la table basse à la recherche d’une protection, d’un refuge pour garder intact ses secrets et ne pas avoir à révéler la vérité. Elle sombre dans une folie proche de l’alzheimer, une troublante amnésie plus ou moins feinte, surement volontaire pour rester la gardienne d’une réalité soigneusement cachée et pour ne pas ébranler la famille dont la solidité repose sur le mensonge. Elle présente son mari comme un héros qui a sauvé une famille juive des persécutions nazies. Mais lorsque sa fille découvre une croix gammée dans la boîte à souvenirs de sa mère, on apprend qu’il était nazi et qu’il s’est suicidé pour ne pas être livré aux alliés vainqueurs. Le passé la rattrape et les fantômes hantent les vivants. Une longue silhouette traverse le plateau en silence, ce n’est plus son heure de parler, elle n’existe plus depuis longtemps, mais voici qu’elle apparaît à nouveau. C’est Mieze, la femme juive qui a du quitter la demeure. Anne Alvaro, dans un tailleur bourgeois, sombre, entre avec la droiture sèche d’une femme digne, l’allure spectrale d’une revenante silencieuse qui reprend sa place. On salue l’ensemble de l’excellente distribution et la prestation de Claire Aveline, d’Anne-Lise Heimburger et de Priscilla Bescond,  très émouvantes.

 

 

La Pierre, jusqu’au 17 février 2010, à La Colline, 15 rue Malte Brun, Paris, 20°. M° Gambetta. 01 44 62 52 52. www.colline.fr

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

2 thoughts on “« La pierre », sur les traces d’un lourd passé”

Commentaire(s)

  • esther

    Il donne envie cet article!

    février 3, 2010 at 15 h 46 min
  • Nathalie

    Le texte est beau ainsi que l’histoire mais la scénographie trop didactique et des comédiens perdus au milieu d’une mise en scène laborieuse et linéaire, qui n’a rien de sobre ni de dépouillée, ne donne pas envie d’aimer la pièce même avec beaucoup d’effort c’est dommage mais heureusement la pièce est courte !! et oui c’est regrettable de ne pas suivre Sobel sur ce coup !

    février 17, 2010 at 22 h 36 min

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