Fictions

Livre : Rachel Cusk, les désaccords mineurs des Variations Bradshaw

03 février 2010 | PAR Yaël Hirsch

Après le succès d' »Arlington Park » en France, les éditions de l’Olivier sortent la traduction du 7e roman de l’auteure britannique Rachel Cusk. Un exercice d’entomologie sur une famille de trois frères, où la petite mélodie des femmes s’entend parfaitement quand elles quittent la cuisine.

Ils sont trois frères : Thomas, à peine la quarantaine, devenu homme au  foyer et très appliqué dans ses exercices de piano, Howard, un peu plus âgé et homme d’affaires assez malin, et puis Leo le benjamin. Mais le plus intéressant chez les Bradshaw, c’est leurs femmes. Il y a Antonia, ou « Tonie », a quitté le monde domestique pour accepter un haut poste administratif à l’université, où elle côtoie des hommes pas forcément plus actifs que son mari, Thomas, qui a pris sa place aux fourneaux. Puis Claudia, très féminine, oscillant entre la mère poule et la petite fille gâtée, et adorée par son mari, Howard. Et enfin Susie, la femme de Leo. Rachel Cusk met ce sextuor de Bradshaw en observation sur une période d’un an s’étalant de septembre à septembre.

Attentive aux moindres sautes d’humeurs, fausses notes et incompréhensions mais aussi aux complicités qui soudent un couple, Rachel Cusk fait entendre des notes qui sont souvent passées sous silence dans les fresques familiales. Le temps resserré de l’intrigue permet de voir les personnages évoluer à petite échelle et les générations précédentes et suivantes n’intéressent l’auteur que dans ce qu’elles révèlent des quadragénaires qui la préoccupent. Attentive, elle brosse ses portraits sans poser de jugements, mais la rigueur de l’observation et une curiosité presque scientifique pour ses contemporains, et compatriotes frise parfois une certaine cruauté. Rachel Cusk a dans son style, la précision d’une Iris Murdoch, mais elle griffe ses personnages sans aucune autre distance autre que celle du médecin auscultant ses patients. Pas d’humour donc pour aborder les princes et princesses nécessairement noirs qui habitent ce vrai roman psychologique. Sous leur vernis culturel, ni les femmes, ni les hommes ne parviennent à dissimuler leurs amertumes et leurs mesquineries.

Rachel Cusk, « Les variations Bradshaw », trad. Céline Leroy, L’Olivier, 22 euros.

« Puis peu à peu, avec les années, elle s’est mise à souhaiter autre chose. Elle a commencé à se rappeler combien la vie pouvait être riche et contrastée : elle a pris conscience que l’existence n’était pas tissée que d’un seul fil, qu’elle n’était pas simple mais double. Toute chose s’accompagne nécessairement de son contraire, une idée que Tonie avait gommée de sa mémoire dans la torpeur de cet après-midi sans fin. elle allait oublier qu’elle allait mourir. Et soudain elle n’aspirait plus qu’à cela, son contraire, sa masculinité. Elle ne souhaitait pas l’obtenir de Thomas, ni d’un autre homme, mais d’elle-même. Elle voulait éveiller sa dualité. elle ne voulait plus grandir, cultiver l’arbre de la féminité : elle voulait son conflit masculin-féminin, devenir sa propre synthèse. » p. 243

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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