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SCUM Rodeo : le manifeste de Valerie Solanas au théâtre

SCUM Rodeo : le manifeste de Valerie Solanas au théâtre

26 mai 2022 | PAR Orane Auriau

Créé en 2013 et présenté au Théâtre de la Reine Blanche jusqu’au 28 mai, le SCUM de la metteuse en scène Mirabelle Rousseau, interprété par Sarah Chaumette, donne vie au pamphlet virulent de la féministe radicale et autrice Valerie Solanas, rédigé en 1967. 

Femmage au SCUM Manifesto

Court mais intense, SCUM Rodeo a été monté pour le Festival d’Avignon de 2013. Le spectacle a depuis été présenté dans de multiples théâtres. L’essai a ici été raccourci et réadapté pour les besoins de la scène. Un temps oublié, tout autant que son autrice, SCUM Manifesto a pourtant inspiré des générations de féministes, une plume acérée qui fait notamment penser à Virginie Despentes. Qu’il soit haï ou adulé, il demeure certain que l’écrit ne peut laisser personne indifférent. 

Ce texte dont l’écho est très contemporain, est choquant et sulfureux. Il encourage l’organisation de la SCUM, qui signifie littéralement « Society for Cutting Up Men » (Société pour tailler les hommes en pièces), une manière imagée d’appeler à leur émasculation. La SCUM renverserait une société pervertie par les hommes, pour la remplacer par un nouvel ordre féminin. Valerie Solanas avait aussi écrit une pièce de théâtre narrant l’histoire du prostituée, Dans ton cul (« Up Your Ass« ), à laquelle est liée la tentative d’assassinat d’Andy Warhol, qui lui avait égaré le manuscrit, et auquel elle reproche de l’avoir exploitée pour l’un de ses films (sans jamais véritablement expliquer son geste). Elle ne gardera une postérité que vis-à-vis de cet acte. Elle fut aussi une brillante écrivaine qui avait été diplômée en psychologie, marquée par son propre vécu car ayant subi des violences sexuelles dès l’enfance par son père. 

Puissance scénique

Une interprétation sur scène sacrément puissante, qui nous met en transe : un véritable rodéo. Chaumette souligne, avec justesse et humour, la colère et radicalité de son autrice, incarnant avec son corps sa pensée. Sans décor, avec pour seul accessoire son micro. 

« Vivre dans cette société c’est, au mieux, y mourir d’ennui, rien dans cette société n’est adapté aux femmes, alors à toutes les intrépides qui ont une conscience citoyenne et le sens des responsabilités, il ne reste plus qu’à renverser le gouvernement, éliminer le système monétaire, mettre en place l’automatisation et détruire le sexe masculin. » 

C’est sur ces mots que s’ouvre le spectacle. Calmement sarcastique au début, elle lit le texte à la manière d’une conférence, arborant ses lunettes. Puis, elle abandonne ses pages, se déchaîne à mesure que la rhétorique déploie la folie du monde masculin et propose les solutions à ce problème. Sarah Chaumette se déleste de sa veste, de ses lunettes, se détache les cheveux, parfois court à travers la scène, domine son audience au pupitre, sa chevelure électrisée lui donnant une posture mystique, ou celle d’une sorcière féministe. Elle monte en puissance jusqu’à la toute fin.

Un héritage de plusieurs décennies

Véritable brûlot, le SCUM peine à trouver un éditeur en 1967. Taxé comme étant la création d’une folle furieuse hystérique, Valerie Solanas le vendra alors dans les rues de New-York comme un tract, imprimé par ses soins : à 2,5 dollars pour les hommes, 1 dollar pour les femmes. Son propos? Eliminer les hommes qui ne seraient qu’une erreur de la nature. Mais s’arrêter à cette thèse misandre serait ignorer la subtilité, la profondeur de la pensée de Solanas, bien plus complexe que cela. Dans ce véritable manifeste, qui est une satire, elle dénonce par le biais de propos bien extrêmes, les vices multiples de la société patriarco-capitaliste, où de facto nous sommes tous déshumanisés. Une pionnière, qui abordait il y a de cela 50 ans auparavant des sujets à l’ordre du jour dans le féminisme contemporain (et des sujets de société comme le travail, l’économie, les guerres, les violences faites aux enfants). Visionnaire également en ce qu’elle a anticipé le mouvement #Metoo et le détachement des femmes à l’égard des hommes, qui s’effectue progressivement – notamment par la maternité avec la PMA, la sexualité de plus en plus autonome. 

Des mâles encombrants et inutiles

Les hommes seraient définis par leur manque d’empathie. Des défaillances biologiques, le chromosome Y étant le X féminin incomplet. Ils compenseraient ainsi leur vide intérieur et frustrations par la violence : en détruisant leur environnement et autrui à travers l’éducation, la sexualité, par le biais d’un travail paternel et économique exercé parfois dans ses formes les plus radicales – inceste, prostitution. Le corps des femmes leur est exproprié, celles-ci étant vidées de leur substance, de leur personnalité et réifiées. Il y a de celles qui jouent leur rôle, comme scripté dans une pièce de théâtre. Les autres, les marginales, sont celles que Solanas surnomme les « SCUM », dont l’autre traduction est la « crasse ». 

Elle explique les bienfaits de leur élimination de la société. Sans ciller, Chaumette énonce les meurtres, centres de suicide qui seraient prévus à cet effet. Elle anticipe l’avènement des SCUM, qui feront la besogne pour s’émanciper des hommes. Ce déferlement de haine en est tellement grotesque, que c’en est drôle. Ils sont des « godemichets sur pattes », qui haïssent les femmes mais recherchent leur compagnie. Par une sorte de renversement, elle réifie à son tour les hommes, permettant de dénoncer ce processus auquel sont soumises les femmes. Les invectives sont telles que cela déclenche l’hilarité du public – y compris des quelques hommes présents dans la salle. Mais plus qu’un brûlot, il y a un appel à une volonté de vivre dans une société d’amour et de compassion, à une véritable remise en question de la part de tous. 

Ce texte vivant à la lecture et énergique nécessitait finalement d’être oralisé et être adapté sur scène, ce qui est en tout cas une franche réussite. 

« SCUM est contre le système dans son entier, contre l’idée même de loi ou de gouvernement. SCUM est là pour détruire le système, pas pour atteindre certains droits dans ce système. Et SCUM, toujours calme, toujours égoïste, évitera toujours d’être découvert et condamné. »

 

Traduction : Blandine Pélissier. Mise en scène : Mirabelle Rousseau. Interprète : Sarah Chaumette. Collaboration artistique : Leo Lorenzo. Scénographie : Jean-Baptiste Bellon. Lumières : Manon Lauriol. Régie lumière : Christiane Mame. Création sonore : Lucas Lelièvre. Régie son : Elisa Razafimahatratra. Costumes : Marine Provent, Mina Ly. 

 

Visuel : SCUM Rodeo © Bellamy. 

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Orane Auriau

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