Opéra
Une adaptation lyrique contemporaine des Contes de la lune vague après la pluie

Une adaptation lyrique contemporaine des Contes de la lune vague après la pluie

21 mai 2015 | PAR Christophe Candoni

Le compositeur Xavier Dayer et le metteur en scène Vincent Huguet signent une belle (quoiqu’un peu froide) adaptation lyrique des très oniriques Contes de la lune vague après la pluie, d’après le chef-d’oeuvre de Kenji Mizoguchi, Lion d’argent à la Mostra de Venise en 1953.

Sur la scène de l’Opéra-Comique, où l’œuvre se donnait après sa création mondiale à l’Opéra de Rouen en mars dernier, se déploie sobrement un univers sombre et vaporeux, enveloppé de nuages de brouillard inquiétant. On doit ces images à une équipe artistique parfaitement soudée, autrefois celle de Patrice Chéreau dont Vincent Huguet était l’assistant à la mise en scène sur ses derniers spectacles. Richard Peduzzi signe une scénographie magique, à la fois souple et très architecturée simplement constituée de deux hautes maisons aux toits pointus et d’une étale de marchandises. Caroline de Vivaise a imaginé des costumes intemporels et chatoyants sans excès.

La scène se situe exactement entre deux mondes, l’hier et l’aujourd’hui, le fantastique et la réalité. Tout s’articule autour du départ, du passage et de la chute matérialisés par un large praticable en bois, ardu et pentu, au début du spectacle avant de disparaître et de laisser place à une mer de brumes que les personnages affrontent en tentant d’immigrer sur un radeau de fortune rappelant la scène inaugurale du Dernier Caravansérail d’Ariane Mnouchkine, l’une des plus belles choses jamais réalisées sur un plateau de théâtre.

Les tribulations initiatiques de Genjuro et de Tobé quittant leur petit village de Kitaomi plein d’illusions de richesse et de gloire sont fidèlement restituées par le livret d’Alain Perroux. Idéalisme et décadence sont au cœur du parcours de ces anti-héros. A la ville, le premier, potier de profession veut faire fortune, son beau-frère, souhaite devenir samouraï. Mais leur rêve devient cauchemar. Au mépris de la prévenance de leurs femmes dont l’une finira contrainte à la prostitution et l’autre morte, ils sont confrontés à l’échec. A l’intrigue bouleversante d’humanité des Contes de la lune vague après la pluie, Vincent Huguet offre une vision éminemment poétique et universelle. La fable se trouve tout aussi valable en pleine guerre civile du Japon au XVIe siècle qu’au détour des grandes catastrophes du temps présent évoquant la vaine et violente tentation de la guerre et du profit qui déchirent les hommes et les terres.

Dans la lignée de ses précédents ouvrages, Le Marin d’après le drame de Pessoa (1999) ou encore Les Aveugles de Maeterlinck pour l’atelier lyrique de l’Opéra de Paris (2006), Xavier Dayer conçoit un opéra de chambre pour lequel 9 instruments seulement accompagnent le récit de leurs tonalités crépusculaires, plus austères et rugueuses que voluptueuses, ménageant bien le suspense, l’incertitude, le silence, avec une violence retenue malgré les coups nets et répétés de percussions fortement sollicitées. La musique pourrait se faire plus contemplative et moins invariante. Elle donne l’impression dérangeante de ne pas progresser avec la narration. Chaque personnage est discutablement associé à une tessiture différente et tous les rôles secondaires sont tenus par un seul et même haute-contre. Les interprètes, parfois mis en difficulté par l’alternance du parler / chanter, sont dirigés avec beaucoup de justesse et leur sensibilité s’épanouit néanmoins, aussi bien dans le chant que dans le jeu.

A l’épure scénique répond une écriture musicale résolument contemporaine dans la même veine essentialiste. Ni le plateau ni la fosse ne cèdent à la tentation d’un exotisme illustratif et surfait mais empruntent à la tradition japonaise son art de donner à voir et entendre beaucoup avec peu pour livrer finalement de belles et inspirantes images sonores et visuelles.

Photo DR Vincent Pontet

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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