Opéra
Roberto Alagna, lion puissant et fragile

Roberto Alagna, lion puissant et fragile

08 mars 2019 | PAR Paul Fourier

Lors de la première à l’Opéra Bastille, le ténor français a réussi à transcender ses difficultés vocales pour offrir un Otello tout en engagement dramatique.

Les soirs de première se suivent et ne se ressemblent pas à l’Opéra de paris. Après les huées copieuses qui ont visé les Troyens, le public a acclamé, jeudi 7 mars, les interprètes de cette reprise surprenante de Otello.
Certes, tout le monde connaissait déjà la mise en scène de Andrei Serban et l’on ne peut que constater que son travail laisse le même gout de neutralité que lors de sa création en 2004 et ne brille pas par une direction d’acteurs transcendante. Cela ne gène pas, fait même dans le décoratif, mais n’aide pas non plus à faire ressortir les faits saillants d’un livret où beaucoup de choses se passent aux lisières de l’action. Quelques tableaux paraissent même ridicules, comme ce groupe de soldats qui vient agiter des drapeaux alors que Otello perd pied en fin d’acte III, voire inutiles, tel l’assassinat de Émilia ou ce pauvre Roderigo se trainant pour mourir dans la chambre de Desdémone. La tension dramatique semble donc reposer sur le seul talent des artistes en scène.
Faire ressortir les reliefs n’est pas, non plus, le fort du chef, Bertrand de Billy, dont la direction manque souvent de lyrisme que ce soit dans le fracas de l’orage du début ou dans les épanchements normalement dégoulinants du duo d’amour du 1er acte. Fort heureusement, dans certains passages intimes, il réussit à fait émerger les très belles couleurs de l’orchestre de l’Opéra de Paris. Il faut dire qu’il devait, par ailleurs, gérer le spectacle en se montrant bon accompagnateur des interprètes, ce qui fut très important ce soir.
Roberto Alagna impressionne dès son entrée en scène ; son Esultate est tranchant comme il faut et son timbre italien est un véritable bonheur pendant les deux premiers actes. Il est un de ces Otello lyriques en majesté, probablement les plus beaux si l’on met en regard les ténors wagnériens qui apportent leur puissance et leur endurance dans le rôle, souvent au détriment des couleurs issues de la plume de Verdi. Il réussit magistralement à faire évoluer ce soldat viril d’abord victorieux, sûr de lui et de son autorité, vers cet homme qui commence à douter sous les coups de boutoir de Iago.
Cependant, après l’entracte, des premiers signes de problèmes vocaux se font sentir et un vilain graillon vient abimer les premières mesures. Celui-ci ne quittera plus la gorge d’Alagna qui décidera de faire avec – car il ne semble pas dans la nature du ténor de s’avérer vaincu. Pourtant, le public tremblât plus d’une fois et on put même se demander, en milieu d’acte III si, alors qu’il était sorti et que son absence s’éternisait, on allait le revoir en scène.
Le reste sera une course haletante contre la montre qui, paradoxalement, renforcera l’extraordinaire intensité que l’artiste réussit, malgré tout, à insuffler en portant la représentation et en jouant de ses défaillances. Employant par moments des chemins de traverse pour sauter l’obstacle, il le fait toujours avec ce professionnalisme qu’on lui connait. Quelle tension surgit de ce « Fuggirmi io sol non so ! » (« Moi seul ne peut me fuir ») littéralement craché qui colora la fin de la raison de cet Otello à bout de forces d’une dimension troublante !
Jusqu’à la scène finale du suicide, Alagna se battra comme un lion, un lion tout à la fois puissant, comme il sait l’être pour en mettre plein la vue au public, et fragile, comme sa voix si peu aisée à contrôler. Vertigineux !

Qu’en est-il de ces problèmes ? Ne sont-ils que les suites de la trachéite dont le ténor souffrait en début de semaine ? Les représentations suivantes nous le diront …
Face à lui, Aleksandra Kurzak envoute avec ce timbre chaud que Paris lui découvrit dernièrement dans Traviata. Par moments il fait merveille et c’est dans l’adversité que la soprano apporte ses plus beaux accents, notamment lors de la scène de l’humiliation publique qui rappelle, à bien des égards, la scène similaire où Alfredo lance l’argent à la figure de Violetta, la courtisane. Dans d’autres passages, elle apparaitra moins émouvante même si l’on reste séduit par sa magnifique technique et ses superbes sons filés.
Georges Gagnidze interprète un Iago qui traduit sans difficulté les noirs desseins et trouve des intonations suffisamment perverses pour jouer la sinistre comédie qui conduira Otello à sa perte. Le seul reproche que l’on peut lui faire est de manquer parfois de la hargne de l’acteur pour mettre en adéquation l’attitude corporelle et la voix. 
On est gâté par les seconds rôles. Marie Gautrot en Émilia trouve des accents enflammés lorsqu’elle découvre le corps de Desdémone, Fréderic Antoun est un Cassio somptueux et de grande classe à la hauteur de la belle carrière qui est la sienne. Alessandro Liberatore est un Roderigo qu’on remarque. Seul Paul Gay est trop effacé dans le petit rôle de Lodovico.
Le chœur de l’opéra de Paris, très sollicité dans cet opéra, est, une fois de plus, exemplaire sous la direction de José Luis Basso.
Ainsi, personne ne réussit ce soir à détrôner le roi Alagna qui menât cette représentation selon son rythme et souvent à forte allure, passant la plupart du temps, cassant parfois. Telle n’est pas la moindre des qualités de ce diable de ténor !

Visuel © Charles Duprat

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