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Quelle place pour les opéras labellisés « opéra national en région » après la crise du Covid-19 ?

Quelle place pour les opéras labellisés « opéra national en région » après la crise du Covid-19 ?

11 juin 2020 | PAR La Rédaction

Le contexte sanitaire actuel crée de nombreuses incertitudes pour tous les acteurs culturels et les « opéras nationaux en régions » en particulier. Dans ce contexte, le ministère de la Culture a rendu public le 25 mai dernier un rapport de l’Inspection générale des affaires culturelles (IGAC). Daté de 2018, le rapport dresse un état des lieux et des scénarios d’évolution pour ces lieux étiquetés « opéras nationaux en régions ». Débattu, le label pourrait bien se transformer post-Covid19 en voie royale de la relève et du rayonnement.

Par Julien Bouvet

Les opéras nationaux en région, symboles d’une politique culturelle préoccupée d’équité territoriale

Depuis 2016, le regain d’intérêt du ministère de la Culture pour les opéras nationaux en région soutenus financièrement par l’État et les collectivités territoriales traduit un nouvel élan de la politique lyrique nationale. L’encadrement juridique de ces structures a en effet été réformé par la loi du 16 juillet 2016 puis par le décret du 28 mars 2017.

Un label qui comprend 5 opéras

Cinq opéras nationaux en région (Lyon, Opéra National du Rhin, Bordeaux, Montpellier et Nancy) ont été reconnus entre 1996 et 2001. Le dispositif associe aux subventions de l’État un contrat pluriannuel d’objectifs (CPO) entre l’État, la maison d’opéra et les collectivités territoriales. Les opéras labellisés sont marqués par une grande hétérogénéité de statuts (association à Lyon, régie à Bordeaux, syndicats de communes à Strasbourg) et de moyens (un budget de 36 millions d’euros à Lyon, contre 22 millions d’euros à Montpellier).

4 Objectifs essentiels

Les objectifs, très divers, du dispositif montrent que les opéras ne sont pas seulement des instruments de politique culturelle, mais participent bien plus largement des politiques sociales et éducatives, de l’équité territoriale, de l’attractivité économique du territoire et du rayonnement international du pays. L’arrêté du 5 mai 2017 énumère 4 objectifs essentiels :

– un objectif proprement culturel : la valorisation et le renouvellement des répertoires, des formes et des esthétiques, qui se traduisent par exemple par la création mondiale d’Hémon de Zad Moultaka programmée en 2021 à l’Opéra national du Rhin.
– un objectif d’aménagement du territoire : la structuration de la vie lyrique, musicale et chorégraphique sur le territoire national. Pour Valérie Chevalier, directrice de l’Opéra national de Montpellier, l’opéra s’inscrit ainsi dans un maillage culturel dense qui donne sa cohérence à la politique culturelle de la région. Au-delà de la culture, l’opéra est, à Montpellier, un élément de l’attractivité du territoire d’une ville en forte croissance démographique dont l’offre culturelle s’inscrit plus largement dans une offre territoriale de service public universitaire et hospitalier de haut niveau.
– un objectif de diversité autant quantitative que qualitative des œuvres présentées, des artistes accompagnés et des publics, et plus largement des objectifs de parité. La nouvelle CPO de l’opéra de Bordeaux énumère ainsi les objectifs suivants : « diversité des répertoires lyriques, vocaux, symphoniques et chorégraphiques avec un minimum de 5 titres lyriques en version scénique (dont une création et un opéra sur instruments d’époque toutes les deux saisons) et 4 programmes chorégraphiques du ballet par saison ». Elle dispose de « la mise en œuvre d’une saison lyrique, symphonique, musicale et chorégraphique au sein du Grand-Théâtre et de l’Auditorium de l’Opéra, sur la base de 200 levers de rideaux ».
– enfin un objectif économique et social par la prise en compte des droits culturels, de l’équité territoriale, pour le développement de l’accès et de la participation du plus grand nombre à la vie culturelle. Valérie Chevalier insiste ainsi à Montpellier sur un volet social qui se rattache au développement durable, aux droits culturels, à l’éducation artistique et sensorielle ainsi qu’au développement des publics empêchés ou éloignés. Un partenariat avec le rectorat permet ainsi à l’opéra d’intervenir dans les écoles.

Des institutions particulièrement soutenues

En France, dix autres maisons qui bénéficient d’un soutien durable de l’État se partagent 29 millions d’euros (2,9 millions par maison en moyenne) contre 22 millions pour les cinq maisons labellisées (4,4 millions en moyenne) et 95 millions d’euros pour le seul Opéra national de Paris. L’État représente toujours une part minoritaire du financement, qui est essentiellement assuré par les collectivités territoriales (entre 59% et 69%) pour les maisons labellisées. Cette disparité de subventions entre les différentes maisons pose aujourd’hui une question d’équité territoriale.

Après trois ans d’existence, l’impact du label en question

Si l’objectif du label était l’émergence d’une politique lyrique nationale harmonisée, le rapport du 25 mai est relativement critique sur l’efficacité du dispositif. Tant en termes d’équité territoriale que de nombre de représentations, les résultats sont en deçà des attentes pour deux raisons essentielles qu’identifie l’IGAC.

Des résultats plutôt décevants…

La première raison est de nature économique. Il est difficile, pour les maisons, de développer leur activité artistique avec des moyens financiers au mieux constants face à des charges dont la croissance, inéluctable, ne peut tout au mieux qu’être ralentie.
La seconde est liée à l’histoire même du label. Les critères d’activité artistique n’ont été édictés qu’en 2010, alors que l’appellation a été accordée aux cinq maisons entre 1996 et 2006, sans limites de temps. Ainsi ces critères n’ont pas été repris systématiquement dans les CPO renouvelés après 2010 et aucune maison ne respecte l’intégralité des « obligations » du cahier des missions et des charges.
Plus généralement, on observe que le label n’a pas d’incidence particulière sur le nombre de productions lyriques ni sur le nombre de levers de rideaux lyriques.
L’IGAC remarque néanmoins que le label a participé à la mise en œuvre d’une politique de démocratisation culturelle et d’élargissement du public. Des partenariats fructueux avec l’Éducation nationale, une politique tarifaire adaptée et de multiples actions de médiation ont garanti un plus large accès à l’opéra.

Un dispositif juridique solide se met doucement en place

Le dispositif juridique adopté en 2017 entend améliorer l’efficacité du label. Le nouveau dispositif relance la contractualisation entre État et institutions qui s’est traduite en 2018 par l’établissement de nouvelles relations contractuelles pour toutes les maisons labellisées. Jusque-là, les contrats pluriannuels arrivaient à échéance sans être renouvelés alors que la subvention était toujours versée, remettant en cause la finalité du dispositif. En outre, certaines maisons n’avaient jamais contractualisé leurs objectifs. Montpellier vient, par exemple, de signer son premier contrat pluriannuel d’objectif.
L’absence de contractualisation était d’autant plus dommageable qu’un tel contrat permet à la maison d’opéra et à ses partenaires de partager une vision commune. Pour l’Opéra de Lyon, dirigé par Serge Dorny, « cette vision commune est essentielle et aujourd’hui, tous nos partenaires publics sont extrêmement attachés à nos objectifs et nos réalisations sur le plan de l’équité territoriale, de l’accès à la culture et du rayonnement international ». Dans le contexte de la crise sanitaire, de telles conventions apportent, en outre, une sécurité et une visibilité aux maisons d’opéra. « Les relations entre l’Opéra national de Lyon et ses partenaires publics – la ville de Lyon, l’État, la région Auvergne-Rhône-Alpes et la métropole de Lyon – n’ont pas été affectées par la crise sanitaire. En effet, nous avons partagé avec eux nos choix artistiques (valorisation de contenus audiovisuels, politique de diffusion live en juin et juillet de petits formats avec des partenaires tels que l’Éducation nationale ou encore les établissements de santé, réajustement de la programmation en septembre et octobre…). Nous avons partagé également les modalités administratives, financières et contractuelles de gestion de la crise. Et nous savons pouvoir compter sur le soutien et la confiance de nos partenaires publics. »

Pour l’Opéra de Montpellier, présidé par Jean-François Carenco, le contrat pluriannuel d’objectifs (CPO), permet, pour la première fois, de s’entendre sur le principe d’un soutien indéfectible par un budget stable voté pour 3 ans, ce qui donne une bonne visibilité à l’opéra et apparaît comme sécurisant. C’est en outre un signe fort de l’engagement des acteurs politiques pour l’importance de la culture.

La crise sanitaire rend plus difficile l’exécution des contrats pluriannuels d’objectifs

La crise du Covid-19 introduit un contexte radicalement neuf. Les mesures sanitaires de distanciation physique conduisent à une fermeture transitoire des maisons d’opéra et à une fragilisation de leur équilibre financier. En outre, les collectivités territoriales, principaux financeurs des opéras nationaux de province, sont également fragilisées par la crise sanitaire et pourraient revoir à la baisse les moyens attribués aux maisons face à l’urgence économique et sociale.

Une baisse des budgets ?

Pour Valérie Chevalier de l’Opéra de Montpellier, la crainte, pour les années à venir, est celle d’une baisse des contributions des différents partenaires face à la crise économique et sociale forte à venir. La politique lyrique pourrait faire les frais de la limitation des budgets publics.

De nouvelles initiatives

Mais la crise a également constitué une opportunité pour diversifier les activités numériques des opéras. Pour l’Opéra de Lyon « bien sûr, certains objectifs quantitatifs de levers de rideau ne pourront être tenus. Mais la crise nous a amenés à nous adapter, à proposer de nouveaux formats compatibles avec la crise sanitaire. Jusqu’au 11 mai, la diffusion numérique a été privilégiée notamment grâce à notre partenariat avec France Télévision. Ainsi, nous avons pris part au dispositif « Vacances apprenantes » et proposé des contenus à l’Éducation nationale. Avec le déconfinement, ce sont de nouveaux formats que nous proposons, associant musique live en petits formats et diffusion numérique. » L’opéra de Montpellier a également développé une offre de podcasts.

Une extension du label est désormais possible

Le label « opéra national en région » démontre bien que les maisons d’opéra ne sauraient être réduites à de simples instruments de politique culturelle. Leur portée est bien plus large et s’inscrit dans les politiques éducatives, d’équité territoriale, d’aménagement et d’attractivité du territoire et de rayonnement international.
À ce titre, une extension du label à de nouvelles maisons peut être envisagée. Il apparaîtrait ainsi cohérent de l’attribuer au théâtre du Capitole de Toulouse. L’extension conduirait à développer plus largement en France cette vision commune et cohérente entre les différents acteurs politiques et culturels sur la place des opéras dans les différentes politiques publiques.

Quels nouveaux critères ?

Cette extension pourrait être associée à de nouvelles exigences de qualité et d’efficacité. De nouveaux indicateurs de performances pourraient être introduits dans les contrats pluriannuels, s’agissant notamment de la présence numérique des maisons pour diffuser l’art lyrique, musical et chorégraphique auprès du plus large public, des coproductions dans un contexte européen ou encore de recettes de mécénat.
Le soutien de l’État aux maisons d’opéra pourrait s’élargir, au-delà du seul soutien financier, à des aides pour accéder plus facilement à l’expertise en termes d’audit, de communication et de mécénat. Cette évolution serait l’occasion de favoriser une logique partenariale avec les établissements consistant à mieux saisir leurs attentes et leurs besoins pour mieux y répondre.

Un label qui peut faire toutes ses preuves en période post-Covid 19

En définitive, si le label « opéra national en région » n’avait que marginalement contribué à la cohérence d’une politique lyrique nationale, la réactualisation des conventions entre État, établissements et collectivités territoriales, d’une part, et les enjeux créés par la crise sanitaire, d’autre part, appellent, selon nous, l’État et les collectivités territoriales à se saisir aujourd’hui des maisons d’opéra comme d’outils d’accès à la culture, d’équité territoriale et de rayonnement international. Pour autant, il ne faut pas non plus négliger, dans la longue période de difficultés économiques qui s’ouvre à peine, que les crédits publics seront rares et devront être utilisés avec économie et performance.

Visuel : ©Opéra National de Montpellier

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