Opéra

Fervent Fervaal à Montpellier

Fervent Fervaal à Montpellier

31 juillet 2019 | PAR Clément Mariage

Comme chaque année, le Festival de Radio France révèle à Montpellier un opéra rarement donné. Cette année, c’est Fervaal de Vincent d’Indy qui a été choisi. Créée en 1897 à Bruxelles et présentée à l’Opéra de Paris en 1912, l’œuvre n’a pour ainsi dire jamais été réentendue depuis. Grâce à des chanteurs et des instrumentistes d’une attention et d’une ardeur admirables, la partition de Vincent d’Indy a pu de nouveau être appréciée.

La lecture d’un petit volume édité par Durand, Fervaal devant la presse, réunissant l’ensemble des articles parus après la création de l’opéra de Vincent d’Indy en 1897 à Bruxelles, nous apprend beaucoup sur les débats esthétique et politique que l’œuvre a suscités lors de ses premières auditions. D’un côté, on lui reprochait de s’inscrire de manière trop manifeste dans le chemin initié par Wagner (le compositeur Alfred Bruneau déclarant dans Le Figaro : « il est inadmissible que le wagnérisme, qui appartient déjà à l’histoire ancienne, soit une barricade destinée à arrêter l’art en sa marche glorieuse »), de l’autre, on se réjouissait que d’Indy ait esquissé là une nouvelle voie possible pour le théâtre lyrique français. Il était donc tout particulièrement pertinent de redonner à entendre au Festival de Radio France, quelques années après L’Étranger du même compositeur, cette œuvre qui constitue un jalon essentiel dans l’histoire de la musique de la fin XIXsiècle et qu’on ne pouvait jusqu’à présent connaître qu’au travers d’un enregistrement inégal et morcelé, capté par l’ORTF en 1962 sous la direction de Pierre-Michel Le Conte et un témoignage audio des deux versions de concert données à Bern en 2009 sous la direction de Srboljub Dinic.

Le livret de Fervaal s’inspire du poème suédois Axel, d’Esaias Tegnér, déplacé par d’Indy lui-même dans les monts cévenols. Il présente le destin d’un jeune Gaulois (Fervaal) qui, violant le serment druidique lui interdisant de connaître l’amour, s’éprend d’une jeune princesse sarrasine, Guilhen. En altérant sa pureté, il ne peut plus remplir la mission salvatrice à laquelle le druide Arfagard l’a préparé : sauver Cravann, la région de leurs ancêtres. Son seul recours est alors de mourir pour qu’une nouvelle ère cède la place à la précédente : « Si le Serment est violé, si la Loi antique est brisée, si l’Amour règne sur le monde, le cycle d’Esus est fermé. / Seule la Mort, l’injurieuse Mort, appellera la Vie. La nouvelle Vie naîtra de la Mort. »

On pourrait détailler sur plusieurs pages tout ce qui dans Fervaal tient de Wagner. La principale singularité de d’Indy consiste à laisser émerger plus d’une fois le timbre de certains instruments dans leur plus pure intégrité, là où Wagner privilégie plutôt les sonorités composées. Les solos d’alto dans le prologue et le premier acte, ainsi que celui du cor anglais au début du deuxième font partie des moments les plus réussis de la partition. L’entièreté du prologue, à vrai dire, séduit par son efficacité dramatique et ses couleurs enivrantes, tout comme le duo d’amour du premier acte et la scène d’apparition de Kaito, la déesse primordiale, soutenue par une partie chorale à l’effet surnaturel, obtenu par l’emploi de la gamme par tons entiers. De la même manière, plusieurs passages relevant de la musique folklorique apparaissent comme très éloignés du modèle wagnérien et évoquent plutôt le caractère composite des œuvres de Meyerbeer ou de Berlioz.

La majeure partie de l’ouvrage pâtit malheureusement d’un livret sentencieux et statique, qui rassemble les pires défauts des œuvres de Wagner, en privilégiant excessivement le récit à l’action. Malgré une partition d’une finesse extraordinaire, qui réunit des timbres d’instruments peu courants (quatre saxophones et une clarinette contrebasse notamment), et qui fouille jusqu’aux frontières des possibilités offertes par le chromatisme, on fera nôtre l’avis de Fourcaud, qui écrivait dans un article du Gaulois (ça ne s’invente pas !), le 13 mars 1898 : « Sous le prestige de la composition la sécheresse de l’invention se décèle. On est ébloui, surpris, violenté, rarement touché. Où nous attendons l’émotion jaillissante, c’est le plus souvent le pittoresque et l’ingéniosité qui se mettent en jeu. »

Fervaal est une œuvre à la limite de l’inchantable et de l’injouable, nécessitant de la part de tous les musiciens une endurance et une attention soutenues. On ne peut que féliciter l’ensemble des instrumentistes et des chanteurs qui ont relevé le défi de la ressusciter. En premier lieu, le Fervaal de Michael Spyres, rôle terriblement difficile, puisqu’il demande de l’arrogance, de la tendresse, de l’élan et une tessiture large. Malgré quelques petites erreurs de texte (dont le charmant « je veux baiser ta fièvre »), des respirations intempestives et des aigus parfois peu timbrés, le ténor américain assure sa partie avec vaillance et éloquence. Le final du deuxième acte, appelant aux armes, est d’une énergie ébouriffante et tout le dernier acte est porté par un phrasé et un art de la prosodie française remarquables.

Le rôle de Guilhen est tenu par une Gaëlle Arquez encore pénétrée de son Iphigénie récemment donnée au Théâtre des Champs-Élysées. Elle orne d’inflexions tragiques le capiteux de son timbre, parvenant ainsi à rendre tangible la sensualité et l’inflexible destin que représentent pour Fervaal cette Armide sarrasine. Les imprécations de la fin du premier acte nécessitent peut-être une voix plus ample et mordante, mais elle se tire du reste de la vocalité ardue de ce rôle avec grandeur et élégance.

Jean-Sébastien Bou, visiblement souffrant, parvient à subsumer ses limites et ses fragilités en déployant des trésors de musicalité, de phrasé et de diction. Il accorde à cet avatar de Gurnemanz et Kurwenal sa pleine humanité, loin d’une représentation autoritaire et monolithique du vénérable druide à laquelle on aurait pu s’attendre.

Le rôle de Kaito est bref, mais la mezzo Elisabeth Jansson parvient à le faire sien immédiatement, avec noblesse, charmant l’auditoire par un timbre aux couleurs mystérieuses. Parmi les nombreux seconds rôles masculins (la scène de conseil réunissant les chefs celtes au deuxième acte nécessite plus de douze chanteurs !), on notera le vif et captivant Éric Huchet, dans le rôle du prêtre Lennsmor, l’irradiant François Rougier, en Barbe et en Berger, ainsi que l’expressif Jérôme Boutillier, dans le rôle d’un paysan et du chef Gwellkingubar.

Les choristes, sollicités dans les moments les plus enthousiasmants de la partition, sont composés du Chœur de la Radio Lettone et du Chœur de l’Opéra national de Montpellier Occitanie. Ces deux ensembles parviennent à délivrer un son d’une très belle homogénéité et font preuve d’une grande rigueur technique et d’un bel enthousiasme dans leurs interventions.

À la tête d’un Orchestre national de Montpellier Occitanie scrupuleux et exalté, Michael Schønwandt laisse parfois un peu trop s’emballer les décibels et couvre les chanteurs, mais il est d’une attention constante à l’égard des instrumentistes, les assistant fermement dans l’exécution de cette partition semée d’embuches et révélant toutes les beautés de timbres qu’ils prodiguent. En grand coloriste, il dévoile l’instrumentation brillante de la partition de Vincent d’Indy et ses mystères harmoniques. Encore une fois, saluons la rigueur et la probité de tous les musiciens, extrêmement mobilisés dans une œuvre exigeante et donnée seulement un soir !

La soirée a été captée par France Musique et l’enregistrement est accessible en cliquant ici.

Clément Mariage


Crédit photographique : Luc Jennepin

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One thought on “Fervent Fervaal à Montpellier”

Commentaire(s)

  • Hélène ADAM

    Merci et bravo pour ton courage, j’ai craqué avant la fin à la simple écoute sur France Musique. Je suppose que tu voulais parler des « Saxhorns » en parlant d’instruments rares (et pas des saxophones), qui sont au nombre de 8 normalement dans la partition et effectivement très rares…

    juillet 31, 2019 at 14 h 26 min

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