Opéra
Parsifal à Bastille : Jones divise dans un opéra où l’orchestre domine

Parsifal à Bastille : Jones divise dans un opéra où l’orchestre domine

29 mai 2022 | PAR Pascal Gauzes

Montée en 2018 pour huit représentations, la création de Richard Jones pour le dernier opéra de Wagner n’aura été jouée que quatre fois, l’opéra ayant dû fermer ses portes pour sécuriser la scène. De retour pour sept représentations en cette fin de saison (jusqu’au 12 juin), ce Parsifal marque les esprits par la mise en scène de Jones, mise en scène qui réussit à diviser le public… au point de faire quitter la salle à une petite frange de celui-ci à l’issue du deuxième acte.

Parsifal (saison 21/22) - 8

Parsifal ou la remise en question de l’institution ecclésiastique

Contextualisez et résumez Parsifal ! Vous avez cinq heures. Si bien évidemment, il n’est pas nécessaire de prendre autant de temps pour situer cette dernière œuvre du compositeur allemand, il n’est reste pas moins nécessaire de rappeler que telle est la durée du spectacle, qui, commençant à 18h, s’adresse ainsi à un public d’habitués et d’amateurs exigeants. Parsifal a été achevé en 1882 mais ses premières ébauches remonteraient aux années 1850, ce qui fait ainsi de lui l’opéra sur lequel Wagner aura, proportionnellement à sa durée, travaillé le plus longuement. S’appuyant sur la légende du Graal qui le fascine et sur le Parzifal de Wolfram von Eschenbach, Wagner écrit le livret dans sa démarche de profonde remise en question du christianisme, christianisme qui selon lui est un dogme avilissant aux mains de l’institution ecclésiastique. Les valeurs principales de la religion, la rédemption et la compassion, devraient être promues par une autre voie, celle de l’art, ce que Parsifal est censé incarner.

Parsifal : le bien, le mal, le pardon

Demeuré loin du péché, privé par sa mère de tout contact avec le monde, Parsifal est un parangon de vertu. Sa découverte du mal le guide vers une quête de sens et la découverte du Graal, un Éden d’airain.

Au royaume de Montsalvat, représentant l’ecclésia et la perversion de son incarnation, sont conservées les reliques sacrées du Christ, la lance qui le transperça et le Saint Graal. Sur ces trésors veillent les chastes chevaliers du Graal et leur roi Amfortas. Ce dernier est blessé par la lance dérobée par Klingsor, chevalier déchu et exilé dans un domaine où la magie est reine. Cette blessure éternelle ne peut être guérie que par un être pur et miséricordieux, une sorte de rédempteur, que pourrait être Parsifal.

Kundry, personnage intrigant ballotté entre le bien et le mal, est missionnée par Klingsor pour séduire Parsifal. Celle qui  a ri du Christ sur son chemin de Croix, a été condamnée à l’errance éternelle, sauf à être rachetée par la compassion de Parsifal. Celui-ci parvient dans un combat avec Klingsor à récupérer la lance et quitte Montsalvat.

Après un long cheminement initiatique, Parsifal, sous les traits d’un chevalier noir, revient dans un Montsalvat en déchéance, un vendredi Saint, la lance à la main.  Accueilli puis oint par Gurnemanz, Parsifal se voit donner la place de nouveau prêtre roi de Montsalvat. Il baptise alors Kundry qui, pardonnée, s’endort dans la mort et guérit la blessure d’Amfortas en posant la lance sur son flanc. Graal et lance enfin réunis, ils seront désormais exposés pour toujours, aux yeux de tous.

Le syncrétisme à l’honneur

Cet argument, entre tradition médiévale et religion, est donc au cœur d’une tourmente entre paganisme et religieux. Écrit à une période où Wagner est très influencé par le bouddhisme et Schopenhauer, cet opéra est qualifié par Wagner de « Bühnenweihfestspiel » (« festival scénique sacré ») et est considéré à la fois comme annonciateur de la modernité et comme testament de Wagner. Ainsi dans la musique on retrouve de nombreuses influences qui donnent une puissance dramatique inégalée au livret.

Parsifal (saison 21/22) - 10

Un orchestre majeur

Aussi l’opéra commence par une lente et longue ouverture dans laquelle on retrouve ces inspirations orientales et sacrées. Comme toujours chez Wagner, l’orchestre est la clé de voûte de l’édifice musical. Simone Young, cheffe d’orchestre australienne, emporte, dans un tempo modéré, son orchestre qui parfois inonde Bastille par sa puissance. Puissance telle que certains solistes semblent ne plus pouvoir se faire entendre. Il faut dire que le livret impose de longs monologues. Ainsi, la prestation de Kwangchul Youn (Gurnemanz) dans le troisième acte n’est, à quelques occasions en fin de phrase, compréhensible que par les surtitres. Marina Prudenskaya fait une belle Kundry, mais elle n’arrive pas à nous toucher au cœur dans le deuxième acte où les notes les plus aiguës sont difficiles à atteindre avec grâce. Simon O’Neill (Parsifal) habitué à ce rôle, est très nasal pour ses premiers pas sur la scène de Bastille, et force est de constater que son costume de boy scout (commis par ULTZ) des deux premiers actes ne l’aide pas à nous convaincre de son rôle de rédempteur. Si le chœur joue parfaitement son rôle et donne même à la messe du premier acte un relief particulier par la position des voix de femmes au premier balcon, cet effet de manche fonctionne beaucoup moins bien pour Reinhard Hagen (Titurel) dont le déplacement dans la fosse (il est remplacé sur scène par un homme chétif dont on se demande parfois s’il s’agit d’un humain ou d’un pantin) perturbe la puissance de la basse.

Une mise en scène intouchable

Écrite pour être donné à Bayreuth et exclusivement là-bas, Parsifal restera inchangé jusqu’en 1934, date à laquelle, contre l’avis de nombreux puristes, les costumes seront modifiés à la demande d’Hitler. Cette intervention aura sans doute suffi à Richard Jones pour tomber dans de trop lourds clichés de l’imagerie totalitaire et nazie, en jouant également sur le kitsch. Si la démarche pourrait contenir une louable forme de dévalorisation et de prise de distance par rapport aux idées antisémites tardives de Wagner, elle transforme l’œuvre, hautement ésotérique en un loisir et lui enlève la dimension contemplative qu’elle mérite.

Richard Jones transforme Bastille en « épi-p » show

Parsifal (saison 21/22) - 1

Nul doute que Jones a pris toute la mesure de Bastille avec une scénographie au premier et troisième acte qui sidère par taille, en cela il respecte le gigantisme de l’œuvre. Ce sont effectivement cinq tableaux de la largeur de Bastille qui se meuvent tels des affiches rotatives horizontales. Mais, dès le lever du rideau et alors que l’orchestre n’a pas été applaudi, à la vue d’un buste géant autour duquel les chevaliers lisent un trop encombrant livre du nom de WORT ou WORD (mot en français) et une toile reprenant l’iconographie du Dictateur de Chaplin, on se dit que le point Godwin pourrait être atteint rapidement, en tout cas une vision très manichéenne et simpliste semble être de mise pour figurer le bien et le mal. Nous n’avons donc que peu de surprise en découvrant que le geste de salut et de ralliement des chevaliers du Grall, fagotés comme des adolescents d’une fraternité de college américain, n’est autre qu’un douteux double mouvement de bras ressemblant étrangement au salut nazi. Pour occuper une scène qui se démultiplie, Jones impose au chœur des gestes inutiles, particulièrement autour de la transmission et du rangement de ce fameux livre. On souffre et on redoute la syncope. Celle-ci arrivera au deuxième acte, lorsque nous découvrons un immense décor, dans la verticalité cette fois, dans lequel des femmes génétiquement modifiées en épis de maïs, pauvres filles fleurs, kardashianisées dans les proportions et aux vulves hypertrophiées s’adonnent à l’onanisme et au self spankling. Dans une époque où la sexualisation gratuite des corps, particulièrement féminins, n’a plus droit de cité, on se demande si Parsifal, hier comme aujourd’hui, pourrait réellement être tenté par ce peep-show, à peine digne du Red District d’Amsterdam. Un choix fort dommageable pour les chanteuses qui offrent une très belle prestation, mais que le malaise et les rictus provoqués par leur « mise en pâture » occultent. Le deuxième acte nous réservera même une autre douloureuse image, et probablement encore plus gênante, celle du retour de ce même tableau en charnier fumant, symbolisant la victoire de la pureté sur le mal. Le troisième acte reprend le décor initial, et pour symboliser les années écoulées, les costumes se sont abimés et les cheveux ont poussé. Les chevaliers du Graal désemparés semblent plutôt souffrir d’une mauvaise gueule de bois. On est malheureusement bien loin de la rédemption tant espérée.

Une mise en scène à double tranchant

Résolument grandiloquente, la mise en scène divise, particulièrement le deuxième acte, où certains crient au génie quand d’autres attendent patiemment la fin de celui-ci pour quitter la salle. Avec quelques éléments intéressants, la mise en scène provoque donc des réactions contraires, voire « épi-dermiques » et irréconciliables avec une écoute sereine et une vision non à charge de ce chef d’œuvre wagnérien.

Si cette production n’éblouit pas, elle n’en reste pas moins un Parsifal de qualité, reposant sur un choix audacieux de mise en scène. Un pari risqué pour un opéra séduisant naturellement les inconditionnels et qui ne manquera pas de faire couler l’encre, plutôt que les larmes qu’on aurait aimé sentir monter au deuxième acte.

Parsifal de Richard Wagner (1882) à l’Opéra National de Paris – Bastille
Première le 24 mai, puis les 28 et 31 mai, 3, 6, 9 et 12 juin 2022

Visuels : © Vincent Pontet, OnP

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Pascal Gauzes
Pascal Gauzes est ingénieur agronome et diplômé de SciencesPo Paris, après avoir commencé sa carrière en marketing, il s'est orienté vers le monde de l'art et de la culture en dirigeant une galerie pour artistes émergents et en tant que directeur communication d'un musée parisien. Il est aujourd'hui directeur marketing et communication d'un réseau social et collabore avec Toute La Culture depuis presque 10 ans.

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