Opéra

A l’Opéra Bastille, « Pelléas et Mélisande » a pris la poussière

A l’Opéra Bastille, « Pelléas et Mélisande » a pris la poussière

22 septembre 2017 | PAR Alexis Duval

L’opéra de Claude Debussy est reprogrammé pour la septième fois à Paris, selon la version du plasticien américain Bob Wilson. La direction musicale et lyrique a beau être plutôt réussie, on regrette une mise en scène caricaturale.

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Pelléas et Mélisande, c’est avant tout un amour chaste et impossible. L’histoire, transposition du mythe médiéval de Tristan et Yseult, est universelle : un homme est marié à une femme, mais cette femme en aime un autre. Le dramaturge belge Maurice Maeterlinck, à qui l’on doit le mélodrame d’origine en 1892, en fit un motif d’inspiration pour moult compositeurs, de Jean Sibelius à Arnold Schönberg en passant par William Wallace. Mais aussi et surtout Claude Debussy (1862-1918). qui en fit son opéra le plus célèbre. Joué pour la première fois en 1902 à l’Opéra comique de Paris, il est considéré par le compositeur français comme « un drame lyrique » alliant poésie et musique.

En 1997, Bob Wilson donnait pour la première fois sa version de Pelléas et Mélisande à l’Opéra de Paris. Vingt ans plus tard, la voilà de retour pour une série de plusieurs dates à Bastille. Et après avoir assisté à la première, mardi 19 septembre, force est de constater que sa mise en scène, à la fois épurée et abstraite, semble venir d’un autre âge. L’oeuvre originale a beau brouiller les pistes quant à la temporalité de l’action dans une optique d’intemporalité, la proposition du plasticien américain atteste d’une vision poussiéreuse d’un drame aussi riche que complexe. Le livret de Maurice Maeterlinck est, comme le mélodrame d’origine, un pur concentré de symbolisme. La mise en scène de Bob Wilson est de ce point de vue en parfaite cohérence avec l’impulsion initiale de l’auteur. Mais les ressorts sont épais et minent l’interprétation musicale plutôt réussie.

Car si l’on excepte des problèmes d’ajustement entre chant et orchestre dans la première demi-heure, les instruments l’emportant trop régulièrement sur les voix, la direction de Philippe Jordan a rendu un bel hommage à l’onirisme de la partition. Côté interprètes, la soprano belge Jodie Devos est en tous points parfaite en petit Yniold, aussi espiègle qu’émouvant. La soprano russe Elena Tsallagova, beauté éthérée, est une Mélisande convaincante. Dommage que le baryton canadien Etienne Dupuis soit un Pelléas un peu en retrait, effacé par le talentueux baryton-basse italien Luca Pisaroni, qui joue Golaud, le mari jaloux de Mélisande.

De la simplicité au simplisme

Malgré tout, une fois flairé le parfum suranné, impossible de s’en défaire. C’est comme si l’oeuvre et ses interprètes étaient pris dans la glace : alors que le texte évoque à de très nombreuses occasions des gestes, des contacts, parfois de la violence physique, Pelléas, Mélisande, Golaud, Yniold, Arkel et Geneviève, au visage grimé et figé, ne se touchent pas, se déplacent avec lenteur, et prennent des poses caricaturales à la manière de statues de cire. Le jeu en est dénervé, privé de chair, désincarné, dépourvu d’âme.

Pis, tout symboliste qu’est l’opéra en cinq actes de Debussy, il se voit figé du fait des idées de mise en scène privées de la moindre audace. Le recours aux figures géométriques, par exemple. Des rideaux rectangulaires ? Voici une forêt. Un cercle de lumière à terre ? Voici un lac, puis une bague. Le même cercle de lumière projeté sur le mur ? Voici une lune. Le cercle de lumière en version XL au milieu de la scène ? Voici un escalier qui mène aux oubliettes d’une forteresse. Sans parler de la binarité des costumes – le blanc de la victime pour Pelléas, le noir du bourreau pour Golaud…

Il est indéniable que l’ambition de Bob Wilson était de pousser jusqu’au bout la logique du drame symboliste. En témoigne la palette chromatique des nappes lumineuses, qui se déclinent en nuances de bleu. Le tout étant fait pour évoquer la mer sous toutes ses couleurs et en faire, par son omniprésence, un personnage à part entière. Mais dans ce Pelléas et Mélisande, la prétendue simplicité confine au simplisme prétentieux. Et à force de chercher l’épure, Wilson dévitalise. 

Pelléas et Mélisande, à l’Opéra Bastille, jusqu’au 6 octobre. Renseignements sur le site de l’Opéra de Paris.

Visuels : Charles Duprat/OnP

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