Opéra
Ludovic Tézier, Scarpia magistral dans Tosca à Bastille

Ludovic Tézier, Scarpia magistral dans Tosca à Bastille

15 juin 2021 | PAR Gilles Charlassier

L’Opéra national de Paris reprend, à la Bastille, la Tosca réglée en 2014 par Pierre Audi, avec la magistrale incarnation de Ludovic Tézier en Scarpia.

Ce lundi 14 juin 2021 est une date singulière à l’Opéra national de Paris : c’est la dernière représentation avant l’entrée en vigueur du passe sanitaire, la première institution lyrique de France ayant décidé, à partir du 15 juin, d’ouvrir sa jauge à plus de 1000 places, ainsi que le protocole des 65% d’occupation en vigueur depuis le 9 juin l’y autorise. C’est donc dans un Opéra Bastille encore un peu clairsemé que l’on assiste à la reprise de la production de Tosca réglée par Pierre Audi, entrée au répertoire de la maison en 2014 et venue remplacer la vénérable mise en scène de Werner Schroeter.

Fidèle aux prédilections de celui qui a succédé à Bernard Foccroulle au Festival d’Aix-en-Provence, le présent spectacle favorise une illustration de l’ouvrage de Puccini, avec des teintes conformes aux canons d’une certaine standardisation contemporaine scénographique qui renie tout carton-pâte, et quelques accents sur des éléments signifiants, à l’exemple d’une immense croix, symbole de l’oppression de Scarpia, au service des États pontificaux au cœur des conquêtes napoléoniennes, ou encore de la ruse du poignard, incontournable à la crédibilité de la vengeance de Tosca.

A la vue du décor que Christof Hetzer a dessiné pour le premier acte, avec son noir panneau massif ménageant un promontoire à son sommet, on imaginerait avoir affaire à un dispositif unique, soumis à des variations rotatives au gré de l’intrigue, et qui résumerait efficacement la terrasse du Château Saint-Ange au III. Mais c’est un intérieur concave, propice à une bonne réflexion des voix qui condense les appartements de Scarpia, tandis que la mort par fusillade de Cavaradossi se fait sur un campement de guerre de l’ère bonapartiste, avec costumes à l’avenant, conçus par Robby Duiveman. Dans l’ordre visuel, on retiendra le puissant crescendo du Te Deum, lors du final du premier acte, au demeurant conduit avec une plasticité dynamique particulièrement efficace par Carlo Montanaro, lequel n’hésite pas à arrondir les tempi pour renforcer l’ascension dramaturgique, ainsi que la décantation lumineuse qui accompagne chaque fin d’acte.

Dans le rôle-titre, Maria Agresta affirme une semblable bonification au fil de la soirée. Si l’émission, bien focalisée, n’échappe pas toujours à des teintes un peu acides qui contrastent avec l’opulence dramatique généralement de mise en Floria Tosca, l’engagement se fait plus précis au II et au III, avec une vitalité qui réchauffe les couleurs vocales. En Cavaradossi, Michael Fabiano remporte un franc succès auprès de ses aficionados. La vaillance ne fait aucun doute, mais l’expression cède parfois à certaines facilités dans les adieux du « E lucevan le stelle ». C’est cependant sans conteste le Scarpia de Ludovic Tézier que l’on retiendra d’abord. Le baryton français appartient à cette catégorie rare des interprètes que l’on reconnaît à la première note. Certes, la tessiture du baron puccinien est peut-être un soupçon plus grave que celle qui serait la plus confortable pour Ludovic Tézier, et quelques graves n’ont pas la définition optimale que l’on pourrait souhaiter. Mais l’autorité de son Scarpia qui donne chair aux fascinantes modulations de son sadisme balaie aisément ces réserves, et la noblesse d’une ligne nourrie accentue l’effet de la turpide séduction du personnage. La colère n’a nul besoin de manifester ses calculs, Ludovic Tézier l’assimile admirablement pour la déployer avec naturel. Si ce n’est pas le Scarpia le plus noir vocalement, c’est sans doute l’un des plus magistraux de vérité de ces dernières années.

Les comprimarii ne déméritent pas, sous la baguette vigoureuse de Carlo Montanaro. Guilhem Worms fait valoir la déchéance et la vulnérabilité d’un Angelotti en fuite. Frédéric Caton offre un sacristain gourmé dans sa bigoterie soumise aux tentations de l’estomac. Carlo Bossi fait un Spoletta servile et Philippe Rouillon résume un Sciarrone sombre comme il faut, tandis que l’intervention du geôlier revient à Florent Mbia. Préparés par Alessandro di Stefano, et complétés par la Maîtrise des Hauts-de-Seine et le Chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris, le chœur participe pleinement de cette Tosca aux dimensions de la Bastille, qui aurait pu s’épargner le deuxième entracte, d’autant que les bars restent fermés dans le cadre sanitaire actuel.

Gilles Charlassier

Tosca, Opéra Bastille, mise en scène : Pierre Audi, Opéra national de Paris, jusqu’au 25 juin 2021

Visuel : © Vincent_Pontet

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Gilles Charlassier

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