Opéra

Le conte du Tsar Saltane à la Monnaie, rêve d’enfant, rêve de spectateurs

Le conte du Tsar Saltane à la Monnaie, rêve d’enfant, rêve de spectateurs

26 juin 2019 | PAR Paul Fourier

Nouvel objet de la politique audacieuse et exploratoire de Peter de Caluwe, la Monnaie donne une production d’un opéra assez ignoré de Rimsky-Korsakov : le Conte du Tsar Saltane, de son fils, le célèbre et puissant héros Prince Gvidon Saltanovitch, et de la belle Princesse-Cygne.

Enchanteur et envoûtant, ce choix de fin de saison s’avère totalement pertinent à l’heure où beaucoup de théâtres – souvent rendus frileux par un financement de plus en plus aléatoire – s’enferment dans des programmations répétitives d’oeuvres de répertoires. Les représentations affichant complet et l’enthousiasme du public ressenti ce dimanche démontrent que ce type de défi, lorsqu’il s’appuie sur une équipe artistique de premier plan, n’est en rien un choix perdant. Marquante, cette production s’inscrira indéniablement dans les grandes réussites de la saison 2018-2019, tous théâtres et tous pays confondus.

La partition de Tsar Saltane est l’une des plus belles de Rimsky-Korsakov, probablement aussi l’une de ses plus audacieuses avec une polyrythmie remarquable et les changements de tempo qui la caractérisent. Elle offre, de surcroît, des plages d’ensemble et de chœurs somptueux, des solos superbes (notamment ceux de Saltane et de la Princesse) et ce fameux « vol de bourdon » extrêmement populaire et véritable défi pour les violonistes de l’orchestre.

L’opéra est l’adaptation d’un très beau conte de Pouchkine baigné d’une poésie enchanteresse et d’un humour mordant.
Militrissa est une sorte de Cendrillon à qui la main du Roi est donnée en tout début d’histoire. Cela va provoquer son malheur et celui de son fils puis une résurrection et un happy-end de retrouvailles et de mariage heureux. Entre-temps, un voyage maritime en tonneau permettra au bébé de grandir et d’échouer, avec sa mère, sur une île, de combattre un démon, de se transformer de héros en Prince et en bourdon et d’épouser une Princesse-Cygne.

L’œuvre est servie par une distribution absolument exemplaire dans laquelle chacun porte haut le chant russe.
Les deux sœurs caricaturales sont superbement incarnées par Bernarda Bobro et Stine Marie Fischer et la tante, malfaisante, par Carole Wilson avec sa voix riche teintée de la morgue et la vilenie requises.
Svetlana Aksenova transmet avec une belle énergie la sensibilité de la mère d’un gamin autiste, d’une part, de la Tsarina courageuse et protectrice d’un enfant rejeté d’autre part. La voix puissante et chaude d’Ante Jerkunica est parfaite pour le Tsar autoritaire tout comme pour la mari inconséquent et celle, tranchante comme un laser, d’Olga Kulchynska donne à la Princesse-cygne-amoureuse une aura presque irréelle. Enfin, le Prince de Bogdan Volkov est admirable par les ambiguïtés qu’il porte par son jeu absolument bluffant et sa voix pleine d’une fraîcheur presque fragile.
La direction d’Alain Altinoglu, le directeur musical de la maison, s’avère, une fois de plus, brillante; précise et mettant en valeur les richesses de cette œuvre protéiforme, elle en épouse les circonvolutions, joue avec les dynamiques pour faire émerger aussi bien les passages folkloriques russes que les pages plus rigoureusement mathématiques du compositeur. Le chef transforme ainsi l’essai de belle façon après un coq d’or du même compositeur produit sur la scène bruxelloise et salué unanimement en 2016.
Le chœur de la Monnaie, dirigé par Martino Faggiani, complète l’excellence de la distribution en incarnant, notamment dans la scène où la foule des courtisans s’apitoie sur l’exil de la Tsarina et de son fils, cette truculence imaginée par Pouchkine et par Rimsky-Korsakov.

On connaît Dmitri Tcherniakov et son goût pour le détournement. Et on sait aussi que, même contestés, ses choix sont très souvent pertinents. Et, ô combien le sont-ils pour cette production du Tsar Saltane !
Spectateurs de la douleur d’une femme quittée par son mari et mère d’un enfant autiste, il nous est expliqué que l’échappatoire de celui-ci est de s’épanouir dans un espace parallèle, celui du conte, celui où tout est possible, celui où le gamin prostré peut devenir Prince courageux et ouvrir grandes ses ailes de petit bourdon facétieux.
Ce faisant, jouant sur les contrastes, le metteur en scène rajoute à la fantaisie merveilleuse de Pouchkine, une dimension émotionnelle toute en cohérence, qui fait sens, relie l’imaginaire et le réel et renvoie même à la capacité de chacun de s’enfermer dans son petit monde lorsque celui du dehors est trop hostile.

Une fois que nous sommes passés dans l’univers onirique, l’incroyable mélange obtenu entre la valse des petits bonshommes caricaturaux aux robes peintes naïvement et les effets des images animées (fabuleux travail de Gleb Filshtinsky) nous transportent parfaitement dans ce qui serait l’imaginaire d’une enfant.
Certes, on pourrait faire reproche au trublion russe de casser la fin heureuse en rappelant que les échappées fantasmagoriques ont toutefois leurs limites. Revenant aux duretés de la vie de la mère et de l’enfant, il renvoie le Conte à ce qu’il est, à savoir, une rêverie de substitution. Tcherniakov est Tcherniakov et sa vision pessimiste de l’humanité n’est pas nouvelle. En l’occurrence, elle est juste et nous laisse secoués par cette incursion du féerique le plus débridée dans le quotidien le plus naturellement conventionnel de banalité.
Ainsi, si l’enfant de Tcherniakov est un enfant autiste, la représentation de cet imaginaire prend une tournure universelle lorsque chacun peut s’y reconnaître parfaitement. Que le metteur en scène nous transforme le temps d’un opéra en enfants ébahis et rêveurs et qu’il nous ramène en bon magicien aux dures réalités avant de sortir sur le place baignée du soleil brûlant de la Place de la Monnaie, voilà ce qui démontre une fois de plus le talent de ce faiseur singulier.

Visuel : © Forster / Theatre Royal de la Monnaie

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Paul Fourier

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