Opéra
[Interview] Sergey Romanovsky : « Espérons que tout sera plus facile l’année prochaine »

[Interview] Sergey Romanovsky : « Espérons que tout sera plus facile l’année prochaine »

18 septembre 2021 | PAR Paul Fourier

Le ténor était, en août à Pesaro, aux côtés de Karine Dehayes, à l’affiche d’Elisabetta, Regina d’Inguiltherra. L’occasion de l’interviewer et de parler de Rossini, de musique française, de ses espoirs et de ses projets.

Bonjour Sergey Romanovsky,
Nous réalisons cette interview le lendemain de la première d’Elisabetta, Regina d’Inghilterra. Comment cela s’est il passé ?

Ce fut une expérience pas facile mais je pense que notre équipe a réalisé un beau travail.

Contre toute attente, on trouve, aujourd’hui, beaucoup de chanteurs russes dans Rossini.

Ce n’est pas une surprise, car nous avons finalement beaucoup de chanteurs de bel canto. Ici même, à Pesaro, dans Moïse et Pharaon, vous avez Vasilisa (Berzhanskaya) et Alexey Tatarintsev, un ténor qui fait ses débuts ici.
Toute une génération, comme Maxim Mironov, Dmitry Korchak, est déjà présente. Petit à petit, nous redécouvrons le répertoire rossinien et belcantiste et trouvons de nouvelles couleurs pour les voix russes. C’est très bien !

Vous-même avez étudié à Moscou.

Oui, comme tous les artistes que j’ai nommés. Nous devons d’ailleurs remercier notre professeur Dmitry Vdovin (commun à Mironov, Korchak, Berzhanskaya), le directeur artistique du programme des jeunes chanteurs au Bolchoï qui est fan de bel canto et plus précisément de Rossini.

Vos débuts ont eu lieu en Russie également ?

Oui, dans un petit théâtre où je chantais de nombreux rôles dans des classiques de l’opéra comme Onéguine, Snegourotchka de Rimsky-Korsakov ou La Traviata. Lorsque j’ai rencontré mon professeur, il m’a plutôt orienté vers Rossini et le bel canto, ce qui convenait à ma voix, notamment parce j’ai cette agilité naturelle nécessaire pour ce répertoire. Il m’a vraiment aidé à orienter mon attention vers ce répertoire.

J’ai une de ces voix adaptées au bel canto

Comment définiriez-vous votre voix ?

La mode, en ce moment, est de parler de baryténor. J’ai, je crois, une de ces voix adaptées à cette musique, une voix spéciale avec des notes graves. Pour cette raison, je peux aussi chanter un répertoire lyrique, français, italien ou russe. Il fallait que je trouve la bonne place pour ma voix.
Auparavant, elle était un peu différente ; je chantais plus de Rossini « bouffe » : Le Barbier, Cenerentola, bien que ma voix soit plus basse, moins « douce » qu’exigé. Normalement les voix de « baryténor » sont plus adaptées aux mauvais garçons (rires).

Est-ce la première fois que vous chantez dans Elisabetta de Rossini ?

Non, même si le théâtre de la Monnaie de Bruxelles – et j’en profite pour remercier Peter de Caluwe – a reporté le projet Bastarda ! en 2023, à cause de la crise liée à la Covid ; Elisabetta a tout de même été donné en mars dernier en version concert avec Salomé Jicia. C’était une version raccourcie, mais cela nous a beaucoup aidé pour aborder le rôle, ici.

Otello en 2022 à Pesaro

Votre prochain grand rôle sera l’Otello de Rossini…

Oui, tout d’abord à Liège en décembre (avec Salomé Jicia, Maxim Mironov et Maxime Melnik). Nous avons malheureusement reçu aujourd’hui une nouvelle très triste, puisque le Maestro Gianluigi Gelmetti vient de décéder. C’est lui qui devait diriger la production. Cette nouvelle me rend vraiment triste.
Puis, j’interpréterai le rôle, ici, l’été prochain, à Pesaro.

Enea Scala me disait que le rôle est très beau mais finalement aussi assez ingrat pour le ténor.

Beaucoup de ténors n’aiment pas le premier air car il est immédiatement suivi d’un passage orchestral important et que le public n’a donc pas la possibilité de l’applaudir (rires). Vous chantez un air très difficile et vous sortez !… Mais ensuite, viennent les duos merveilleux avec Iago et Rodrigo… Je trouve que si votre voix est adaptée au rôle, et malgré de nombreuses difficultés, notamment lors des duos, il vous donne beaucoup de satisfaction… Et, dramatiquement, il est également très intéressant.

Il y a trois ténors dans Otello !

Quatre avec le Gondoliere ! Cela rajoute à la difficulté mais c’est bien !

Ermione, Roberto Devereux… et Norma ?

Quel autre rôle rossinien aimeriez-vous chanter un jour ?

Pirro dans Ermione ! Si vous avez eu l’occasion de l’entendre, je peux vous dire qu’un de ses airs est très difficile…

Quels autres rôles belcantistes avez-vous chanté ?

Donizetti et Bellini conviennent également bien à ma voix. En 2023, nous reprendrons le projet Bastarda ! annulé cette année à La monnaie. J’y tiendrai le rôle de Roberto Devereux. Chez Bellini, j’ai juste chanté dans I Capuleti et i Montecchi.

Vous pourriez chanter Pollione dans Norma, non ?

Dans le futur, oui, car c’est un rôle de maturité que je pense aborder dans la quarantaine (Sergey a actuellement 37 ans).

Avez-vous chanté beaucoup de Verdi ?

Seulement Traviata, Rigoletto et quelques fois, Le Requiem. Tout dépend dans quelle salle vous chantez ces rôles. Ah !, il y a eu Don Carlos en français à Lyon. C’était une erreur, mais c’était aussi une expérience… Je l’ai fait, même si j’ai fini malade même si cela m’a rendu malade…

J’aime la musique française, la prononciation de la langue française

Êtes-vous familier du répertoire français ?

Absolument. J’ai déjà interprété plusieurs rôles en français. J’aime la musique française, la prononciation de la langue française. C’est pour moi la meilleure musique et c’est toujours excitant. Ainsi, j’ai interprété Nadir (dans Les pêcheurs de perles), Gérald (dans Lakmé), Faust, La fille du régiment, Don Carlos donc, chez Verdi et aussi Le siège de Corinthe chez Rossini que je rechanterai en octobre.

Et Meyerbeer ?

J’aimerais beaucoup ! Ainsi que Guillaume Tell de Rossini.

Comment avez-vous vécu les mois précédents sous Covid ?

Je n’ai pas du tout travaillé pendant près d’un an. Je suis passé à côté de pas mal de représentations, d’enregistrements, de projets. Cela a été très dur.

Pourtant, en Russie, des salles d’opéra étaient ouvertes…

Oui, mais je n’y avais pas de contrats. J’ai tout de même chanté deux fois dans L’Italienne à Alger, au théâtre Stanislavsky.
J’espère qu’avec la vaccination, nous allons désormais pouvoir avancer. Cette période a été très difficile pour tous les artistes. Malgré tout, cela nous a permis de faire le point sur ce que nous faisions, sur ce que nous allions faire… Parfois, les pauses sont profitables.

S’y remettre, ce n’est pas facile

Cela n’a pas été trop difficile de revenir sur scène les premières fois ?

Cela a été un sentiment inhabituel. Lorsque vous êtes dans le rythme, vous avez l’endurance, vous êtes résistant. Mais après tant de mois, au démarrage, vous êtes en état de stress ; vous vous demandez comment vous allez pouvoir vous y remettre. Ce n’est pas facile.

Heureusement, ici à Pesaro, vous disposez d’une grande période de répétitions.

C’est une des raisons pour lesquelles j’aime ce festival. Vous travaillez avec des grands musiciens, vous avez du temps pour découvrir la partition en profondeur. Pour Elisabetta, nous avons fait huit répétions avec l’orchestre ! Le temps, c’est une chose importante à Pesaro ! D’autant plus lorsque l’on participe à un opéra donné tous les vingt ans ! Les organisateurs font un travail formidable. Ainsi, ils m’ont envoyé une première partition, puis une seconde car il avait complété les recherches.

Combien de fois êtes-vous venu à Pesaro ?

C’est ma troisième grande production ici (après Le siège de Corinthe en 2017 et Ricciardo et Zoraïde en 2018). En 2019, je devais participer au gala mais hélas ! j’étais malade.

Et bientôt Otello…

Je l’espère ! Mais nous sommes maintenant dans un « nouveau monde ». Il était si facile auparavant de traverser les frontières, de voyager en Europe mais maintenant… Comme je vis en Russie, avant Pesaro, je craignais de ne pas pouvoir venir, de ne pas avoir de visa. J’ai un visa touristique français, mais ça ne marche pas. Espérons que tout sera plus facile l’année prochaine.

Avez-vous d’autres projets hormis ceux dont nous avons déjà parlé ?

J’ai quelques débuts difficiles qui arrivent comme celui d’Otello à Liège et Mitridate, re di ponto de Mozart à Moscou, un projet déjà repoussé deux fois. Il est prévu aussi une reprise du siège de Corinthe en octobre à Athènes.
Il y aura également l’aboutissement du projet autour de Frédegonde à Dortmund, cet opéra super rare (composé par Ernest Guiraud, achevé par Camille Saint-Saëns et orchestrée en grande partie par Paul Dukas). C’est une très belle musique ! Nous avons déjà participé au film avec Marie-Ève Signeyrole et allons, cette fois, enregistrer la musique.
Le tournage a été une expérience, de beaux costumes, les maquillages et beaucoup de sang (rires) ! Frédegonde était une reine très intelligente et aussi très cruelle. Il en découlera donc une vidéo et un enregistrement audio.
Et, ensuite, en 2023 donc, le projet Bastarda ! à Bruxelles.

Merci Sergey. Nous avons hâte de vous retrouver dans ces rôles…

Visuels : portrait © Yury Panfilov, Elisabetta, Regina d’Inguiltherra / ROF © Amati Bacciardi

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