Opéra

Heiner Müller, les années 1990 et Bayreuth : « Tristan et Isolde » à l’Opéra de Lyon

Heiner Müller, les années 1990 et Bayreuth : « Tristan et Isolde » à l’Opéra de Lyon

27 mars 2017 | PAR Julien Coquet

Le festival Mémoires qui se tient actuellement à l’Opéra de Lyon propose la re-création de trois productions mythiques, dont la mise en scène de Tristan et Isolde par le dramaturge allemand Heiner Müller pour le festival de Bayreuth. Emouvant.

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Heureuse idée qu’a eue Serge Dorny, le directeur général de l’Opéra de Lyon, pour son traditionnel festival se déroulant courant mars. Cette saison, l’Opéra de Lyon nous offre trois spectacles rentrés dans la légende de l’opéra, « œuvres de créateurs aujourd’hui disparus, vivants pourtant » : Elektra de Ruth Berghaus (1986), Tristan et Isolde de Heiner Müller (1993) et Le Couronnement de Poppée de Klaus Michaël Grüber (2000).

Dès lors se posent de nombreuses questions pour nous, trop jeunes pour avoir pu assister aux productions de l’œuvre de Wagner au festival de Bayreuth : quelles différences existent-ils entre ce que l’on voit à Lyon et ce dont on se souvient de Bayreuth ? La prise de rôle en 1993 de Waltraud Meier en Isolde est-elle consubstantiellement liée à la mise en scène ? Les différences entre les salles de Lyon et de Bayreuth nuisent-elles à la reprise de cette production ?

La mise en scène, encore aujourd’hui, reste un grand moment de théâtre. Comme le dit Stephan Suschke qui a réalisé la mise en scène : « Cette œuvre d’art totale se tourne vers le musique et la développe. Le spectaculaire tient à la simplicité et à la concentration. » Dès le lever du rideau, l’apparition de cette énorme cube marron fait difficilement penser à un bateau mais, au fur et à mesure, le spectateur prend conscience des figures géométriques qui dessinent tantôt des bandes de mer, tantôt des planches du bateau et de la cale. Les personnages se meuvent, presque statiques, et, même après avoir bu le philtre d’amour, Tristan et Isolde n’osent se toucher. En face l’un de l’autre et dans un effet de miroir saisissant (qui sera d’ailleurs repris à l’acte II), les deux nouveaux amants prennent conscience de cet amour qui les lie désormais.

Le deuxième acte, comme le troisième, est magnifique. Dominé par la couleur bleue, l’acte II présente un plateau occupé par des armures où Tristan et Isolde circulent, s’éloignent, se rapprochent, s’avouent leur amour. Le dernier acte est saisissant : alors que se lève le rideau apparaît un plateau tout droit sorti d’un paysage apocalyptique, jonchés de débris et où les personnages sont couverts de cendres. Les différentes nuances de gris rappellent, comme les actes précédents, les toiles de Rothko. Soulignons aussi la beauté des lumières re-créées par Ulrich Niepel et les costumes futuristes de Yohji Yamamoto.

La direction musicale de Hartmut Haenchen est un grand moment même si on aurait aimé de temps en temps un peu moins de sécheresse, particulièrement à la fin des actes I et II. L’Orchestre de l’Opéra de Lyon, qui prouve une nouvelle fois qu’il n’a rien à envier aux grandes formations prestigieuses, est dirigé d’une main de maître. Jamais le volume de la masse orchestrale ne recouvre les voix des chanteurs. Tantôt Hartmut Haenchen insuffle le souffle épique qui doit être présent dans cette épopée chevaleresque, tantôt le chef sait imprimer de purs moments de lyrisme (duo entre Tristan et Isolde à l’acte II) et de pathos (introduction de l’acte III).

L’Isolde d’Ann Petersen, déjà présente à Lyon pour le même rôle en 2011 dans la production d’Alex Ollé, est convaincante. La voix est projetée et le jeu scénique superbe : les piani sont à remarquer et le « Mild und Leise », pris plus rapidement que d’habitude, est émouvant comme il se doit.

Le Tristan de Daniel Kirch est assez décevant lors du premier acte, et ce particulièrement dans le duo final avec Isolde où il peine à se faire entendre, couvert par la voix d’Ann Petersen. Cependant, au cours de l’ouvrage, le chanteur s’affirme et la voix s’’échauffe : le beau duo d’amour à l’acte II en témoigne et l’acte III est un moment de souffrance. Le Tristan blessé et affaibli qu’il présente est plus que convaincant, notamment dans ses moments d’hallucination.

Christof Fischesser est un roi Marke lui aussi très émouvant et remarquable face à la trahison de son fidèle Tristan. La voix bien posée, grave, fait ressortir des consonnes très marquées, particulièrement en fin de phrases. Le Melot de Thomas Piffka est peut-être moins enchanteur, sûrement à cause d’un timbre de voix assez particulier.

Enfin, le Kurwenal d’Alejandro Marco-Buhrmester est aussi une bonne surprise tandis que la Brangäne d’Eve-Maud Hubeaux est une très belle réussite, mariant une voix pure à la puissance remarquable. Ses interventions dans l’obscurité durant l’acte II sont de belles parenthèses.

Tristan et Isolde de Richard Wagner à l’Opéra de Lyon le samedi 25 mars 2017. Direction musicale de Hartmut Haenchen et mise en scène de Heiner Müller.

Visuel : © Stofleth

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Julien Coquet

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