Opéra

« Eugène Onéguine » à Strasbourg : Tatiana Bovary

« Eugène Onéguine » à Strasbourg : Tatiana Bovary

21 juin 2018 | PAR Julien Coquet

Actuellement à l’honneur à l’opéra Bastille avec Boris Godounov, Pouchkine occupe décidément une place importante en cette fin de saison lyrique, comme le prouve cette nouvelle production d’Eugène Onéguine de Tchaïkovski présentée à l’Opéra national du Rhin.

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L’histoire se résume rapidement: elle l’aime passionnément, il la rejette. Des années plus tard, se rendant compte qu’il est amoureux d’elle, il se confie; mais elle est mariée, et l’abandonne. Eugène Onéguine est peut-être l’un des livrets les plus poignants de l’histoire de l’opéra. Pour sa nouvelle production du chef-d’œuvre de Tchaïkovski, l’Opéra national du Rhin a fait appel à un jeune metteur en scène anglais, Frederic Wake-Walker, déjà remarqué à la Scala et à Glyndebourne. La lecture qu’il fait du drame de Pouchkine est déroutante tant les trois actes sont disparates, bien qu’ils se déroulent dans un même et unique lieu : une bibliothèque à l’abandon. Frederic Wake-Walker déclare qu’il est à la recherche de « méta-espace » où l’action entière peut prendre vie.

Le choix d’une bibliothèque n’est pas anodin. C’est tout d’abord rendre hommage à l’auteur du poème dont le livret est tiré, Pouchkine, sûrement le plus grand poète russe. C’est aussi une façon d’appuyer la fragilité de Tatiana, une jeune fille qui a passé toute sa courte vie à la campagne, ne découvrant de l’amour que ce qu’elle en lisait dans les livres, telle une Madame Bovary ou encore un Don Quichotte. De cette orgie de lecture découle une conception de l’amour biaisée : celui-ci droit être fiévreux, passionné et, in fine, ne peut se révéler qu’être douloureux. Sur les derniers accords de la partition, alors qu’Onéguine pend conscience de son désespoir, Tatiana referme rageusement un livre : la littérature et les émotions grandiloquentes qu’elle véhicule, tout cela est fini, maintenant qu’elle est mariée au prince Grémine.

La vision de Frederic Wake-Walker nous a par contre déçu sur d’autres points : pourquoi toutes ces danses ridicules qui desservent la beauté de l’ouvrage ? L’acte II, très laid, dans l’ambiance d’une boîte de nuit berlinoise, et intercalé entre un tableau flamand et une réplique des salons que seule l’ère brejnevienne pouvait créer, voit Lenski se suicider, sûrement pour échapper au déshonneur plutôt que de supporter l’humiliation. Bien que les plus grands mises en scène contemporaines d’Eugène Onéguine soient des relectures (Warlikowski et l’homosexualité de Lenski, Tcherniakov et l’accident meurtrier de celui-ci), ce suicide paraît peut justifiable. De même que le numéro de pop star de Monsieur Triquet qui dresse avec son fouet des convives déguisés en animaux. Pour autant, malgré certaines réserves, les décors signés Jamie Vartan et les superbes lumières de l’acte I de Fabiana Piccioli servent une mise en scène qui ne dessert pas le livret original sans renouveler pour autant son approche.

Du côté de la fosse, la direction musicale n’insuffle pas non plus la passion qui manque sur scène. Marko Letonja, directeur musical et artistique de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, déclare pourtant: « Tchaïkovski cherche à écrire une musique russe qui ne l’est pas par son langage, mais par cette couleur et par son sujet ». Justement, les tempi choisis, particulièrement au premier acte, ne révèlent pas la douleur du drame qui se noue. Où se trouvent le romantisme, la violence et la passion des sentiments ? Sans être fades, les couleurs de l’orchestre sont quelque peu ternes, et heureusement se ravivent dans le dernier acte.

Les qualités vocales du plateau sauvent les réserves que nous avons sur la mise en scène et la direction musicale. Eugène Onéguine, chanté par Bogdan Baciu, est une belle prise de rôle : il manque peut-être un peu de cynisme à ce personnage, mais la voix est assurée et les graves comme les aigus sont admirables. Celle qui l’aime, Tatiana, interprétée par Ekaterina Morozova, dont c’est la première fois à l’OnR, n’est pas en reste non plus. La grâce qui se dégage du personnage fait penser à l’Onéguine de John Cranko: cette jeune fille est tout à fait émouvante, la voix oscillant entre fragilité et assurance nécessaire (scène de la lettre). Sa sœur sur scène, Olga (Marina Viotti), est plus sombre et révèle un personnage ambivalent, notamment grâce à de beaux graves, se réjouissant même du duel entre Onéguine et son fiancé, Lenski (Liparit Avetisyan). Ce dernier, qui fait ses débuts en France et rès applaudi lors du salut final, réussit à émouvoir, notamment lors du célèbre aria précédent le duel. Affublé d’un déambulateur, le Prince Grémine de Mikhail Kazakov possède des graves admirables mais ne convainc pas totalement pourtant lors de ses brèves apparitions. Gilles Ragon en Monsieur Triquet propose une diction irréprochable de son air, mais la voix manque de projection, d’autant plus que son court passage sur scène est desservi par la mise en scène. Saluons enfin deux prestations remarquables : celles de Doris Lamprecht en Mme Larina et de Margarita Nekrasova en Filipievna, leurs timbres enjoués conduisent à de belles présences scéniques.

Eugène Onéguine de Piotr Ilitch Tchaïkovski le mercredi 20 juin 2018 à 20h à l’Opéra national du Rhin (Strasbourg). Direction musicale de Marko Letonja et mise en scène de Frederic Wake-Walker.

Photos: Klara Beck

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Julien Coquet

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