Opéra

Chevauchée wagnérienne à Bordeaux

Chevauchée wagnérienne à Bordeaux

22 mai 2019 | PAR Gilles Charlassier

Quatre ans après Tristan et Isolde, Paul Daniel dirige un autre opus emblématique de Wagner, La Walkyrie, à la tête de son Orchestre national Bordeaux Aquitaine, à l’Auditorium, dans une mise en scène très vidéographique de Julie Burbach et avec un beau plateau vocal.

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Pendant de nombreuses années, Bordeaux n’avait pas de salle idoine pour son orchestre et les productions lyriques exigeant d’importants moyens en fosse, celle du Grand-Théâtre étant limitée à une soixante de pupitres. Il y a eu, régulièrement, des soirées dans un Palais des sports, près du cours Victor Hugo, reconverti en salle de concert aux vertus acoustiques plus que discutables. Wagner y a été plus d’une fois programmé. L’inauguration de l’Auditorium en 2013 a radicalement changé la donne, offrant enfin à l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine un écrin pour l’épanouissement de ses ressources, à laquelle a contribué l’arrivée de Paul Daniel, en septembre de cette même année, à la tête d’une phalange qui a désormais retrouvé son niveau d’excellence. Si le plateau scénique est relativement contraint, cela n’empêche pas l’institution bordelaise de proposer des productions dans une salle où ont déjà pu respirer, récemment, Tristan et Isolde, ou encore Pelléas et Mélisande, dans des conceptions qui se rapprochent souvent d’une mise en espace enrichie, en particulier avec l’appoint de la vidéo.

La présente production de La Walkyrie s’inscrit dans cette manière économe et différente de faire vivre le théâtre lyrique. Au demeurant, la première journée du Ring de Wagner, comme l’ensemble du cycle, et sa veine mythologique, se prêtent assez naturellement à l’illustration pixelisée. Avec la complicité de Tal Rosner, Julia Burbach a choisi une habile transmutation du premier degré illustratif par un expressif artifice de couleurs et de symboles à l’esthétique sans doute proche des consoles de jeux. Imitant la déflagration initiale de la fuite haletante de Siegmund, le regard de l’homme et du loup se confondent dans une stroboscopie fébrile qui suggère autant la vie sauvage des bois que les racines généalogiques du héros – le dieu Wotan étant apparenté à un loup dans le livret. Le reste du premier acte – le plus inspiré de la soirée – mêle panorama forestier et intérieur rustique, sans oublier le tronc où est enfoncée l’épée. Les créations vidéographiques se mêlent aux éclairages réglés par Eric Blosse et façonne, avec une direction d’acteurs condensée mais efficace, une remarquable tension dramatique qui relaie celle de la réalisation musicale. Même si le dispositif et la scénographie conçue par Jon Bausor ne livreront ensuite guère d’invention nouvelle, la contre-plongée qui invite dans les stratosphères accidentées du Walhalla ne manque pas de pertinence, tandis que l’on saluera les costumes tannés habillant dieux et walkyries, que Clémence Pernoud associe ainsi au cuir de leur monture équestre. Modulant un anneau de flamme qui tient autant du roc de Brünnhilde que de l’anneau maudit, le finale affirme une ultime relance de l’imaginaire.

Cursive, d’une vitalité évidente où le sens du drame évite toute pesanteur inutile, la baguette de Paul Daniel tire parti d’une fosse qui magnifie le détail sans sacrifier la cohérence d’une pâte sonore agile. La première partie se révèle à cet égard exemplaire de nervosité expressive portée par une acuité des textures et des couleurs. Le duo gémellaire n’est au demeurant pas en reste. Applaudi à Toulouse dans Ariane à Naxos, Issachah Savage incarne un Siegmund à la vaillance naturelle, qui ne transpire jamais l’effort et n’a nul besoin de forcer l’insolence de l’éclat pour irradier un héroïsme blessé. Au deuxième acte, face à l’annonce de son destin par la remarquable Brünnhilde d’Ingela Brimberg, à l’émission aussi vigoureuse que précise, les nuances se conjuguent vraisemblablement aux indices de l’endurance. En Sieglinde, Sarah Cambidge se révèle complémentaire dans la sensibilité habitant une ligne à la fois claire et puissante. L’allant de la direction musicale ne s’évalue pas seulement à l’aune du métronome. Relayée dans la confrontation domestique chez les dieux par la Fricka impressionnante d’Aude Extrémo, qui a trouvé ici à un rôle à la mesure de la plénitude de son mezzo nourri façonnant une déesse impérieuse, face la solide présence du Wotan d’un Evgeny Nikitin parfois inégal au cours de la soirée, cette énergie se montre attentive à la plasticité des tempi, à l’exemple du tableau final où un rallentando avisé semble sculpter la couronne de flamme entourant le sommeil de Brünnhilde – compensant les accents un peu plus frustres du début du troisième acte, rançon compréhensible de la longueur et de l’exigence de l’ouvrage. Mentionnons encore le Hunding athlétique de Stefan Kocan qui résume la rudesse autoritaire du personnage et un ensemble de huit Walkyries d’une belle cohésion qui n’oublie pas de décliner les individualités : cette Walkyrie confirme désormais la place de Bordeaux sur la cartographie wagnérienne, et l’on se plaît à imaginer un Ring sous la baguette de Paul Daniel.

Gilles Charlassier

La Walkyrie, Wagner, mise en scène : Julia Burbach, Opéra national de Bordeaux mai 2019

©Eric Bouloumié

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Gilles Charlassier

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