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Charles Castronovo : « Nous étions en plein milieu de la répétition de Carmen et les annonces gouvernementales sont arrivées… »

Charles Castronovo : « Nous étions en plein milieu de la répétition de Carmen et les annonces gouvernementales sont arrivées… »

19 décembre 2020 | PAR Paul Fourier

Charles Castronovo devait chanter Don José dans Carmen à l’Opéra Bastille à partir du 16 décembre. Puis, tout a été annulé. L’entretien prévu s’est donc déroulé, par téléphone, alors qu’il était de retour chez lui, à Berlin. L’occasion de discuter de sa façon d’aborder les rôles, de ses sentiments dans la période que nous traversons et de faire un tour d’horizon de ses projets

Bonjour Charles,
D’abord, merci de m’accorder cet entretien par téléphone puisque nous n’avons pu nous rencontrer à Paris. Avant d’aborder la période actuelle, peut-on revenir un moment sur votre carrière ?

Je suis né à New York, mais j’ai grandi à Los Angeles. Mon père est originaire de Sicile et ma mère de l’Équateur. J’étais donc de la première génération de ma famille née aux USA. Il n’y avait pas de musiciens dans ma famille, mais très tôt, j’aimais être en scène, je jouais dans des pièces de théâtre et plus tard, quand j’ai eu 13-14 ans, j’ai découvert le Rock n’roll et je me suis mis à jouer de la guitare. Puis, en high school, j’ai rejoint un chœur et j’étais déjà dans la section des ténors. À la fin de ma high school, grâce au père d’un ami, j’ai commencé à écouter de l’opéra.
Je lui ai emprunté un disque et c’est là que je me suis dit « Je veux être un chanteur d’opéra ! » Je suis ensuite allé à l’université pendant deux ans, puis j’ai rejoint le Los Angeles Opéra où j’ai passé deux années à interpréter des petits rôles. Cela m’a permis d’acquérir beaucoup d’expérience durant cette période. J’étais tout le temps en scène, même si parfois, je n’avais que 3 ou 5 lignes à chanter…

C’était comme un travail de troupe ?

Oui, j’étais un artiste résident. Je n’étais pas en free-lance, je faisais partie de l’équipe et je percevais un salaire. J’ai ensuite passé deux années à New York dans un programme pour jeunes artistes du Metropolitan Opera.
J’y ai à nouveau chanté des petits rôles et, pendant ce temps, j’ai commencé à interpréter mes premiers grands rôles, tel que Don Ottavio (dans Don Giovanni), à Boston et mon premier Nemorino (de L’elisir d’amore), à Portland. Ma carrière a vraiment commencé et je suis alors venu en Europe. Et, depuis quinze ans, je chante principalement en Europe.

En effet, vous chantez essentiellement en France, en Allemagne, en Espagne…

Oui, en général, je vais une fois par an en Amérique. Désormais, je vis avec ma famille à Berlin et c’est beaucoup plus confortable. Si je chante à Paris et que j’ai deux ou trois jours de libres, je peux ainsi rentrer chez moi.

« À 45 ans, je prends mon temps, je ne fais jamais rien trop rapidement ! »

Vos premiers rôles étaient plus tournés vers Mozart ou le Bel Canto. Actuellement, vous chantez des rôles plus lourds, comme Don José, Faust, Hoffmann…

J’ai débuté avec beaucoup de Mozart, puis du bel canto, mais, progressivement, j’ai ajouté des rôles plus lyriques à mon répertoire. Don José, je l’ai interprété pour la première fois il y a deux ans. J’ai 45 ans, je prends mon temps ; je ne fais jamais rien trop rapidement. Parfois, je me lance dans un rôle et je me dis « C’était OK, mais attendons un ou deux ans de plus avant de le reprendre ». J’ai toujours été très patient avec cela. Cela étant, lorsque j’ai interprété Don José, il y a deux ans, je me suis senti très à l’aise.

Et beaucoup de rôles français… Comment vous sentez-vous dans le chant français ?

J’ai beaucoup travaillé pour chanter correctement en français. Et à force de chanter dans cette langue, je parle même un peu français ! Pour être honnête, je pense que c’est ma langue chantée préférée. Il me semble qu’elle colle bien à ma voix. J’ai beaucoup chanté du répertoire français, rare ou moins rare. J’ai aussi contribué à des enregistrements d’opéras rares en français. Je me sens vraiment bien avec cette langue.

« Prêt pour aborder Don Carlo ! »

Cette année, vous deviez aborder de nouveaux rôles importants comme Don Carlo à Munich…

Oui, c’est vrai, cette année devait une année de prises de rôles. En mars, juste avant le confinement, j’ai interprété Carlo dans I Masnadieri de Verdi à Munich ; c’est un opéra de jeunesse et un rôle très intéressant. Nous avons juste eu le temps de faire la Première puis tout a été annulé. Mais d’autres représentations sont normalement prévues l’année prochaine.
Effectivement, le rôle suivant devait être celui de Don Carlo ; je travaillais dessus et m’y préparais. C’est un bon exemple de la façon dont j’aborde de nouveaux rôles. Je me sens prêt pour Don Carlo, même si je ne m’y sens pas encore totalement à l’aise.
Ainsi je le fais, puis je le mettrai un peu de côté pour le reprendre un ou deux ans après, le temps qu’il faudra pour m’y sentir vraiment bien.
Parfois, vous savez, il faut comme vous « étirer » pour grandir. Bien sûr, je ne chanterai jamais Otello, c’est trop lourd pour moi. Mais un rôle comme Don Carlo est tout à fait acceptable, car c’est principalement lyrique avec quelques grands moments dramatiques. Pour moi, il est proche de certains rôles français, comme Don José. Don José n’est pas un rôle long ; l’air « la fleur que tu m’avais jetée » est très lyrique, avec de la passion. Dans l’acte III, nous avons plus de drame, puis dans le final, des lignes lyriques avec des lignes plus dramatiques. Donc vous avez besoin de faire les deux ; c’est la raison pour laquelle je me sens à l’aise.
J’étais donc prêt pour aborder Carlo ; je ne le ferai pas cette année, mais c’est prévu en 2022.

À Munich ?

À Munich, nous avons essayé de le reprogrammer, mais avec cette distribution magnifique, réunir à nouveau tous les interprètes prévus s’avérait difficile.

Cette distribution, en effet, était incroyable… (pour rappel, outre Charles Castronovo étaient prévus Anja Harteros, Ludovic Tézier, Ildar Abdrazakov, Günther Groissböck, Elina Garanca…)

Oui ! Et j’étais même un peu nerveux ; chacun avait déjà interprété plusieurs fois son rôle, et pour moi, c’était nouveau. Mais je travaillais dur pour le faire. Cela se fera finalement d’abord dans un théâtre de taille plus modeste que le Bayerische Staatsoper et j’en suis heureux, car pour une prise de rôle, cela sera probablement moins tendu pour moi. En général, avec mon agent, lorsque j’aborde des nouveaux grands rôles, nous essayons de les placer, la première fois, dans des salles qui ne sont pas trop grandes. La raison pour laquelle j’ai accepté de faire Don Carlo à Munich, est c’est une maison qui m’est familière, où je chante souvent, et aussi parce que j’avais le temps nécessaire à la préparation du rôle. En fait cela dépend des rôles, mais, par exemple, je n’aurais pas fait mon premier Don José à Paris.

Vous allez également aborder le rôle de Rodolfo dans Luisa Miller, à Glyndebourne ce printemps…

Oui, en effet. Je pense que ça va être long de rester dans un même endroit pendant 2 mois même si c’est un très bel endroit. J’y suis déjà allé lorsque Ekaterina (Siurina, son épouse) y chantait. En même temps, c’est l’occasion pour moi d’interpréter ce beau rôle, avec du temps pour le préparer. Cela étant, je pense que nous allons en profiter pour prendre une maison en bord de mer et nous nous déplacerons en voiture (rires).

« J’espère qu’en septembre, nous serons de retour à une certaine normalité »

Je vois que vous avez des engagements prévus au Royaume-Uni et aux États-Unis. Que vous inspire la situation des Opéras qui, comme le MET ou le ROH, ont annulé toute leur saison ?

C’est très triste. Dans ces pays, il n’y a pas le même type de systèmes pour l’opéra. Vous le savez, je vis désormais en Allemagne. Ici, il y a plus de soutien du gouvernement. Aux États-Unis, cela dépend beaucoup de donateurs, d’entreprises privées. Je crois que les maisons américaines doivent être très inventives durant cette période et doivent émerger avec d’autres choses qui fonctionnent. Il y a de bonnes idées avec les streamings, des spectacles sans public qui permettent, malgré tout, de rester dans le mouvement.
J’espère que je pourrai me produire à New York et à Chicago comme prévu de septembre à décembre 2021 et que nous serons de retour à une certaine normalité. En Europe, c’est différent dans chaque pays. Mes représentations ont été annulées et, dans le même temps, j’ai des collègues qui travaillent dans d’autres pays et je me dis « comme ils doivent être heureux de pouvoir le faire !?» Quand je suis venu à Paris pour Carmen, j’étais heureux que cela soit mon tour. Je me suis dit que j’allais être au bon endroit, au bon moment. Et finalement, cela a été annulé aussi (rires). J’étais tellement déçu !

Oui, cela a été très violent avec l’annonce du Premier ministre français, car le monde du spectacle s’attendait à la réouverture…

Oui, nous étions au milieu d‘une répétition d’orchestre, en scène avec costumes et maquillages, vraiment en train de réaliser le spectacle… aux actes I et II, nous chantions, avec les masques pour être 100% « safe ». Puis nous avons eu une petite pause pour manger un peu… Les annonces sont tombées et nous n’avons évidemment pas fait les actes III et IV. Personne n’était vraiment en colère, mais nous étions déçus et tristes parce que nous étions si proches et que le 16 décembre devait avoir lieu la Première. Il y avait une belle distribution, une bonne énergie et tout le monde était heureux de travailler. Bon … Ce n’était pas encore le bon moment…

Comment vous sentez-vous dans cette production de Carmen de Calixto Bieito ?

J’aurais déjà dû la faire cet été à Barcelone. C’est très direct et fort. Je me sens à l’aise dans ce genre de productions. Les dialogues sont adaptés pour aller au principal, pour permettre à l’action d’avancer. Pour moi, ce qui est important, c’est que c’est très simple à jouer et que les sentiments sont honnêtes. Il n’y a pas de grandes idées que vous avez à « gérer ». J’ai cru comprendre que la production va être reprise dans d’autres endroits où je vais chanter le rôle, comme à Vienne, et j’espère que ce sera le cas, lorsque j’irai en février.

« Lorsque vous vous arrêtez 5 ou 6 mois, cela prend du temps de s’y remettre en étant à l’aise »

Pendant le confinement, étiez-vous à Berlin ? Je crois que les conditions étaient plus souples qu’en France… Qu’avez-vous fait à ce moment ?

J’étais à Berlin durant toute la période et oui, c’était plus facile pour nous. Nous pouvions faire du vélo, aller au parc, courir… Et, ma famille et moi sommes heureux, car nous avons une maison avec un jardin. Nous ne vivons plus dans le centre, mais dans une zone résidentielle.
J’en ai profité pour travailler. Ma femme et moi avons acheté un piano électrique et ce qui est formidable, c’est qu’il peut aussi enregistrer. Donc mon pianiste venait, nous pouvions enregistrer la partition d’un rôle et je pouvais ensuite m’entraîner quand je le souhaitais.
Cela étant, le premier mois, je n’ai pas chanté une note parce que j’étais un peu déprimé. Un peu comme tout le monde, je ne voulais rien faire.
Puis je me suis raisonné sur les choses que j’avais à faire, sur les projets. Et je m’y suis remis et vocalement, j’étais en forme. Mais lorsqu’ensuite j’ai donné, ici ou là, un concert, cela faisait 5 ou 6 mois que je n’étais pas monté sur une scène. Je me suis senti, à nouveau, comme un étudiant. Nous, qui sommes à un haut niveau, qui sommes souvent en représentations dans les plus grands opéras du Monde, nous sommes dans le « groove ». Il y a beaucoup de pression, mais vous êtes dedans tout le temps. Et si vous arrêtez 5 ou 6 mois, vous éprouvez alors un sentiment étrange, vous êtes nerveux, vous réalisez que vous n’avez pas fait cela depuis longtemps. Je ne sais pas si c’est vrai pour tous mes collègues, mais, pour moi, oui. Cela prend du temps de s’y remettre, en étant à l’aise.

C’est, en effet, une période difficile…

Et je pense aussi à tous mes collègues. Ces temps sont si durs ! Nous devons nous soutenir les uns les autres. Certains postent ce qu’ils font en ligne et j’essaye alors de les soutenir. Si vous ne chantez pas, vous pouvez devenir fou au bout d’un moment (rires). Et quand on apporte son soutien aux autres, je pense que c’est positif et utile pour eux.

Croisons donc les doigts pour la suite…

Oui, pour moi, certes, mais aussi, parce que j’aimerais, comme spectateur, pouvoir retourner voir mes collègues en scène. Chanter, jouer, c’est, bien sûr, fondamental pour ceux qui sont sur scène, et c’est essentiel aussi pour l’art et la Culture.

Vidéo : Charles Castronovo dans le rôle de Gabriele Adorno dans Simon Boccanegra à Salzbourg (2019)

Photos : © Pia Clodi © Katerina Goode

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Paul Fourier

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