Opéra
Butterfly malade, mais Butterfly très bien remplacée à Monte-Carlo

Butterfly malade, mais Butterfly très bien remplacée à Monte-Carlo

23 novembre 2021 | PAR Paul Fourier

Le public était venu pour écouter Aleksandra Kurzak. Malheureusement souffrante, elle a été remplacée par Alexandra Marcellier, une quasi-débutante… et ce fut une divine surprise.

Dimanche matin, jour de la dernière représentation de l’opéra de Puccini, tombait l’une de ces nouvelles qui produit toujours, chez les spectateurs, une grande déception : Aleksandra Kurzak,  l’une des plus grandes interprètes du rôle de Butterfly, malade, n’était pas en mesure d’assurer la représentation de l’après-midi. On découvrait alors le nom de sa remplaçante et le fait qu’elle ait récemment chanté le rôle (pour la première fois) à Saint-Étienne. Il ne restait donc plus qu’à espérer qu’Alexandra Marcellier parvienne à relever le gant avec un aussi court laps de temps de répétition.

Ce fut donc, accompagnés d’une certaine attente voire appréhension, que les spectateurs entrèrent dans la salle Garnier. Dans le livret de l’opéra, la jeune Cio-Cio-San, cachée comme un trésor se fait un peu désirer. Génialement, le compositeur lui fait émettre ses premières notes depuis la coulisse nous obligeant à tendre l’oreille pour la découvrir peu à peu. En ce court instant, la voix parait d’abord un peu instable, mais une fois la soprano sur scène, l’on est vite rassuré ; on se demande même si cette impression première était à mettre sur le compte du trac qui devait légitimement saisir l’artiste fraîchement débarquée, ou sur notre propre perception faussée par l’urgence de tenter immédiatement de comprendre à qui nous avions affaire. Car, en conquérante, la jeune artiste de 29 ans va vite vaincre toutes ses appréhensions en partant à l’assaut de la scène pour ne plus la quitter, nous empoignant par ses qualités vocales et son endurance. Certes – et cela peut être travaillé – les aigus sont systématiquement émis en mode forte et restent un peu courts, mais le timbre est très beau, la projection remarquable, le médium, très sollicité chez Butterfly, somptueux, et les graves à l’avenant.

Mais encore… l’aisance scénique de la jeune artiste, déjà forte de ces indéniables qualités vocales, semble correspondre, point par point, au personnage qu’elle incarne. Le rôle de Butterfly présente une difficulté majeure pour l’artiste qui l’interprète, c’est qu’elle doit durant 3 actes se transfigurer, et d’une jeune fille fragile et soumise, devenir une femme outragée et volontariste jusqu’à la mort. Alexandra Marcellier réussit ce tour de force de la manière la plus fluide, jusqu’à un final aussi crédible que poignant.

Ainsi, cette artiste qui a abordé son premier – et seul – rôle lyrique à ce jour ! au début de ce mois de novembre à Saint-Étienne, a les ressources nécessaires pour stupéfier, dans la foulée les spectateurs de Monte-Carlo dans l’un des plus connus et difficiles rôles du répertoire. Espérons que cette performance lui ouvre bien des portes et lui permette de mettre enfin sa carrière sur des bons rails… pour peu que les directeurs d’opéra sachent saisir cette occasion et la programmer très vite.

L’opéra est un travail d’équipe et l’adage aura rarement été aussi bien vérifié que cet après-midi.

Bien qu’ayant travaillé depuis la veille au soir, s’étant couchée fort tard et ayant peu dormi, il y avait des limites à ce qu’Alexandra Marcellier, qui « débarquait » sur la production, puisse se fondre facilement dans une mise en scène qu’elle ne connaissait pas quelques heures auparavant. Jean-Louis Grinda, directeur de l’institution, annonça en préambule que chacun dans les équipes techniques et artistiques, de l’habilleuse aux autres chanteurs et au chef s’employait à l’accompagner dans cette entreprise. L’on vit alors l’équipe, dans son ensemble, l’entourer et la guider, quand nécessaire, dans ses mouvements. En plus d’une belle représentation, ce fut donc aussi un grand moment de solidarité artistique et ce fut également touchant à constater de notre place d’observateurs.

Une mise en scène illustrative et efficace.

Mireille Larroche l’a créée, il y a une vingtaine d’années avec l’idée – tout à fait juste – que le drame puccinien, par sa perfection, par son action resserrée et linéaire, par sa violence sous-jacente, se suffit à lui-même. Si l’on peut lui reprocher (hormis les paroles d’un poème de l’écrivaine algérienne Farida récité en langue des signes au début et à la fin), d’avoir un peu délaissé certains points choquants de l’histoire (l’âge de la jeune fille, la violence qui lui est infligée et les propos méprisables de Pinkerton au moment de son mariage, par exemple) ou d’évacuer un peu facilement l’arrière-plan de l’action, notamment lorsque le bâtiment américain revient au port, elle a les qualités de son intemporalité et reste d’une grande efficacité.

Un quatuor bien homogène.

Dans le rôle de Pinkerton, Marcelo Puente délivre un chant de haute tenue tout en étant presque trop lisse pour ce personnage qui oscille de l’amoureux peu sincère à un lâche de la pire espèce. Vocalement, on note seulement que la prestation serait parfaite si les aigus étaient émis avec plus facilité, la projection en étant affectée et la voix semblant étrangement se rétrécir dans le haut de registre.

Annalisa Stroppa, elle, avec son timbre de miel et son registre grave magnifique, est une Suzuki exceptionnelle. Bénéficiant de nombreuses interventions, mais d’aucun air attitré, le personnage a été un peu malmené par Puccini qui voulait probablement ne pas faire d’ombre dramatique à son héroïne. La performance en est d’autant plus remarquable que dans l’ombre, aux côtés de sa maîtresse désemparée, elle parvient à s’affirmer vocalement et dramatiquement.

Massimo Cavaletti, de sa voix chaude et distinguée, apporte toute la prestance, l’autorité du consul, tout en exprimant finement sa position délicate lorsqu’il est contraint de gérer la situation en lieu et place de Pinkerton.

S’il est difficile de citer la totalité des nombreux personnages, citons tout de même l’excellent « marieur » de Philippe Do qui sait mettre sa voix sonore et son comportement volubile au service de son gluant personnage.

En revanche, la direction de Giampaolo Bisanti à la tête de l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo est problématique. Certes, la musique de Puccini est luxuriante ; certes, le compositeur a fait briller à l’excès certains pupitres, mais est-il à ce point, nécessaire de forcer le trait pour parvenir à un résultat qui ne manque sûrement pas de spectaculaire, mais sombre trop souvent dans le trop-plein, dans l’emphase ?

Quoi qu’il en soit, cet après-midi a fait évènement, non parce que l’on a assisté à un exercice brillant et attendu, mais aussi parce qu’une jeune artiste venait de sauver une représentation… Sauver ? Pas que !… Parce qu’elle nous a offert une incarnation de haute volée en inscrivant ainsi subitement mais assurément son nom en haut de l’affiche.

Visuel : © 2021 – Alain Hanel – OMC 

Frida. Viva la vida : Frida Kahlo aujourd’hui
« Sissi City » : la nouvelle capitale pharaonique sort du sable en Egypte
Paul Fourier

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture