Opéra
Au Liceu, une Dame de pique bien empesée.

Au Liceu, une Dame de pique bien empesée.

10 février 2022 | PAR Paul Fourier

Hormis pour Yusif Eyvazov qui se révèle être là dans son élément, l’opéra de Tchaikovsky souffre d’une mise en scène d’un classicisme pesant et d’une distribution d’un niveau insuffisant pour l’Institution catalane.

La Dame de pique est un opéra fascinant, étrange même (voir notre analyse des représentations de Nice en mars 2020). Si la musique est somptueuse, Tchaikovsky a souhaité y apporter une palette de contrastes entre les fêtes de la bonne société saint-petersbourgeoise et les tourments d’Herman et de Lisa.
Illustrer l’œuvre comme un joli livre d’images peut s’avérer insuffisant car d’une scène à l’autre, ces contrastes doivent être éclairés de manière tranchée. Probablement reprise au Liceu de Barcelone pour des raisons de budget, la mise en scène de Gilbert Deflo échoue totalement dans cette entreprise.
Semblant venir d’un autre temps, elle pêche tant par une imagerie seulement ornementale – des décors parfois imposants, mais ternes (ces deux lits gigantesques, ces immenses statues !) -, sans parler d’une direction d’acteurs souvent inexistante qui renvoie le chœur et les protagonistes chanter face au public. À l’acte II, le ballet donné sur scène, devant un auditoire figé, et dans une tradition totalement surannée, paraît interminable.
Seules deux scènes, celle de la chambre de la Comtesse, lorsque, dans un éclat de rire sarcastique, elle s’effondre dans un fauteuil, et celle du jeu, deux scènes soutenues par la force de la musique, ont un tant soit peu de force dramatique.

C’est d’autant plus regrettable que, dans la fosse, Dmitri Jurowski et l’Orchestre symphonique du Grand Théâtre du Liceu imposent un rythme tendu, parfois même haletant, et remplissent ainsi leur part du contrat pour mettre en valeur l’œuvre de Tchaïkovski.
Le chœur – fort mal dirigé pour les mouvements – fait masse et apporte une belle ampleur dans les scènes dans lesquelles il apparaît.

La distribution n’aide pas à rendre la représentation exaltante

Les seconds rôles masculins ont de la tenue. Les voix des deux comparses, David Alegret, le ténor, en Tchekalinski, et Ivo Stanchev, la basse, en Surin, apportent la rare touche ironique de l’opéra et, de surcroît se marient très bien.

Dans le rôle du Comte Tomski, l’ami d’Herman, Lukasz Golinski se montre excellent. Son récit qui expose la vie passée de la Comtesse et son lien avec les « TROIS CARTES », ce mantra, dit ici, avec éclat, puis, ensuite, inlassablement, répété par Herman, est admirable et d’une grande force ; la voix est séduisante, bien timbrée et bien projetée
En revanche, le Prince Leletski de Rodion Pogossov n’a pas suffisamment d’impact, notamment dans son grand air.

Quant à la distribution féminine, elle est, disons-le, à la traîne ! La Pauline de Lena Belkina est desservie, dans sa scène, autant par le décor que par le manque de projection et d’incarnation dans ses airs.

Le cas de la Comtesse est plus problématique. Le rôle est certes court, mais le personnage lui, est atypique et central dans l’opéra. Elle est « La dame de pique » et c’est son intervention qui entraînera la perte d’Herman. L’on doit trouver ses attitudes dans une palette qui, au choix, nous stupéfie, nous horrifie, nous prend à la gorge… et la voix doit épouser cette image mortifère.
Si on ne doute pas que l’artiste doit être à sa place dans d’autres rôles, de ceux qui lui conviennent mieux, Elena Zaremba ne parvient jamais, ici, à atteindre les sommets exigés. Elle possède certes !, un certain impact dramatique, mais, s’abritant derrière une gestuelle caricaturale, sa Comtesse reste fade, et son vibrato et ses graves trop poitrinés, marquent ainsi ses limites dans l’exercice.

Encore plus compliquée est la Lisa de Liana Haroutounian.
La soprano ne manque certes pas de moyens et le problème n’est pas le volume de sa voix. Mais le timbre, trop impersonnel, n’arrive pas à traduire les multiples sentiments qui assaillent cette Lisa, cette femme qui sacrifie sa vie à Herman. Dans son grand air, si la puissance l’emporte, l’émotion reste sur le bord de la route. Le couple se révèle alors totalement déséquilibré et les projecteurs se tournent, en permanence, vers Herman.

Heureusement, il y a Yusif Eyvazov !

Il faut le reconnaître, c’est le ténor azerbaïdjanais qui imprime le ton pendant toute la soirée. Certes, en début de représentation, plantant un personnage exalté, aux limites de la folie, il commence trop fort et donne le sentiment d’en être déjà au deuxième acte ! En revanche, l’on est immédiatement frappé par l’adéquation de la voix avec cet Herman, transpirant de passion, torturant Lisa et martyrisant la Comtesse. Par moments, il semble même ne pas avoir de limites et l’on doit alors reconnaître que la voix – certes, souvent dans le forte – nous saisit et ne faiblit jamais dans le mouvement inexorable qui le conduira à sa perte. La façon dont il scande son chant à la toute fin de l’opéra est saisissante et, in fine, l’on ne peut que reconnaître que c’est sur ses épaules qu’aura reposé l’intérêt de la soirée.

Visuel : © Toni Bofill / Liceu

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Paul Fourier

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