Opéra
Aïda dans la plus pure tradition au Teatro San Carlo de Naples

Aïda dans la plus pure tradition au Teatro San Carlo de Naples

23 février 2022 | PAR Paul Fourier

La production attirait par la présence d’Anna Netrebko, mais, au-delà de la performance de la Diva, c’est un esprit de troupe qui a prévalu pour une très belle représentation dans une mise en scène de Mauro Bolognini datant de 1978.

À la minute où le rideau rouge à fleurs de lys du San Carlo se lève, les spectateurs sont ramenés quarante années en arrière, vers un passé dans lequel les productions d’opéra étaient données dans des traductions picturales littérales, d’une qualité garantie par la présence, à la mise en scène, de grands noms du théâtre ou du cinéma.
Lorsque l’on associe cinéma et opéra, l’on pense toujours à Luchino Visconti ou à Franco Zeffirelli et à leurs coopérations avec les plus grands interprètes, les Callas, Pavarotti… Mauro Bolognini, le réalisateur du bel Antonio (avec Mastroianni) ou de La grande Bourgeoise (avec Deneuve) eut également une belle carrière dans l’art lyrique, montant notamment Tosca, Adrienne Lecouvreur ou encore cette Aïda pour La Fenice en 1978.
Si l’on juge que tout cela relève désormais de l’univers du kitsch, l’on pourrait dire, de manière ironique, que rien ne nous aura été épargné. De manière ironique… mais finalement admirative tant le travail était tiré au cordeau et que le résultat reste plaisant à apprécier. Il est préférable d’évacuer rapidement la direction d’acteurs qui, à n’en pas douter, à cette époque, n’était pas la priorité à l’opéra, ce qui aboutit à de nombreuses scènes où les solistes et choristes chantent simplement face au public. Mais il faut reconnaître un certain plaisir à regarder ces décors exotiques et surannés souvent stylés, les très beaux costumes d’Aldo Buti, les figurants et excellents danseurs aux fessiers dénudés. L’on rajoute à ce plaisir une forme de respect, le fait d’avoir repris fidèlement cette mise en scène sans en gommer les éléments qui, aujourd’hui, sont devenus inconcevables sur une scène, notamment les « blackfaces », désormais bannis au nom de la lutte contre l’appropriation culturelle. Quoi qu’il en soit, le public présent n’a pas, le moins du monde, paru choqué par cette « audace » contre-révolutionnaire.

Depuis sa prise de fonction et son départ de l’Opéra de Paris, Stéphane Lissner, le surintendant du théâtre, aligne les noms prestigieux. Ce soir, c’est une Diva qui se produit dans le rôle-titre et la salle est totalement remplie pour entendre Anna Netrebko.
Il y a aujourd’hui, chez l’artiste russe, des qualités exceptionnelles, une voix chaude et immédiatement reconnaissable, dotée d’un volume impressionnant. Lorsqu’elle y met du cœur et s’abstient d’user immodérément de ses graves poitrinés, elle sait délivrer une démonstration vocale superlative. Avec le temps, la montée en puissance progressive de la soprano (rappelons-nous ses Traviata, ses Manon) s’est soldée par des contreparties : désormais, la capacité de la chanteuse à nuancer ne réside plus guère dans des piani devenus rares et les suraigus sont absents. Mais Netrebko, c’est une présence et cette présence est démultipliée lorsqu’elle se plonge dans le drame avec des partenaires à la hauteur.
Ce soir – et cela va de soi, dirons-nous – son premier air sera ovationné par une salle en délire hurlant « Anna » de manière quasi-frénétique. Mais objectivement, si l’on met de côté la folie contagieuse d’un public venu pour célébrer une Diva, c’est vraiment à partir de l’acte III, lors de la confrontation avec Franco Vassallo – excellent dans le rôle – que la tragédienne va vraiment s’épanouir et survoler la fin de l’opéra de manière magistrale. L’air « O patria mia », somptueux, dans lequel, avec un souffle fantastique et une capacité à moduler divinement, elle rassemble toute l’étendue de son talent, est alors longuement ovationné pendant plus de deux minutes trente. Cela vaudra d’ailleurs une scène cocasse lorsque les admirateurs, décidés à écraser par KO les quelques huées émises, repartiront de plus belle, amenant la soprano à se cacher derrière une colonne pour faire cesser les effusions.
Par la suite, elle sera extraordinaire tant dans cette scène avec le père, puis avec Radamès, que dans la toute dernière partie où elle mobilisera d’abord ses graves pour un chant funèbre saisissant, puis allégera son chant au moment de la mort, conduisant là, le public au délire.

Mais la représentation ne se limite pas à la performance de la Star

Chacun n’a évidemment pas les mêmes qualités, mais, durant toute la soirée, c’est la force du travail collectif qui va assurer sa réussite.

On le sait, Yusif Eyvazov a couramment fait l’objet de critiques, en grande partie dues au fait que le couple serait fréquemment indissociable… pour le meilleur et pour le pire. Et cela éclipse souvent le constat que lorsqu’il se produit sans sa « moitié », il parvient à briller pour lui-même, sans avoir à souffrir de la comparaison, comme le prouve, par exemple, sa très belle prestation récente dans La Dame de pique à Barcelone. D’une manière générale, l’on ressent chez lui une attitude très professionnelle en scène et, avec le temps, il démontre une progression évidente. Ce soir, son Radamès est indéniablement de belle tenue, même si ceux qui sont réfractaires à son timbre, très spécial, comme à son chant souvent forte, n’en auront sûrement pas été convaincus. Les qualités sont néanmoins indubitables et, in fine, il réussit à donner une réplique vaillante et généralement élégante à Netrebko, la rejoignant sur les cimes de la dernière scène, dans un ultime et interminable aigu piano.

Dans le rôle d’Amnéris, la prestation d’Ekaterina Gubanova se révèle plus discutable. Sa première partie permet de voir en elle une Princesse féminine qui joue de la beauté de son timbre – parfois plus soprano que mezzo – pour interpréter l’amour qu’elle porte à Radamès. Les difficultés viennent ensuite, tant face à Netrebko, véritable tornade vocale, que lorsqu’elle doit, à elle seule, assurer un demi-acte où la demi-mesure n’est pas de mise. Ce n’est pas tant le timbre, séducteur, qui est en cause, que la capacité à puiser dans les graves pour représenter la hargne et la vengeance, et, à ces moments, elle apparaît nettement sous-dimensionnée.

Dans le rôle d’Amonasro, Franco Vassallo se montre excellent et incarne brillamment, en habitué des rôles de méchants. Vocalement, certes, il y a quelques limites, mais il en « impose » dramatiquement à un tel niveau qu’il semble se se fondre avec délectation, dans ce rôle de père qui maltraite sa fille et s’en sert comme appât.

Pour le reste de la distribution, Nicolas Testé assure le rôle de Ramfis avec de beaux graves, Mattia Denti lui, est un Pharaon peu frappant, Désirée Migliaccio a une jolie et claire voix de prêtresse, quant à Riccardo Rados, il prononce ses quelques phrases de belle manière.

La production s’appuie également sur une direction orchestrale magnifique

Dans la fosse et à la tête de l’Orchestre du Teatro San Carlo, Michelangelo Mazza dirige magistralement l’opéra dans toute sa progression dramatique. Non seulement il semble s’amuser à vivre l’action qui se déroule sur scène, mais il nous surprend par la façon dont, après une introduction d’une belle ampleur, il attaque l’œuvre avec une atmosphère subtilement intimiste, puis en assurant les débordements de la scène du Nil avec ses trompettes, et cela, sans tomber dans l’exagération.
Il insuffle ensuite une la tension dramatique adaptée qui va crescendo, pour savoir retrouver la douceur, lors de la scène finale. Incontestablement, la réussite de la soirée était aussi de son œuvre.

Quant au Chœur, cet élément clé de l’opéra de Verdi, il est aussi professionnel et rigoureux que ce que l’on peut attendre d’un grand Théâtre comme le San Carlo.

« La » Netrebko, comme le disent les Italiens, était ce soir le diamant qui attirait les foules, remplissait la salle et provoquait des scènes dignes des grands soirs du Teatro San Carlo, dont on a omis de dire que c’est une des plus belles salles au monde. Mais dans un opéra fort de nombreux duos et ensembles, la réussite aura bien été à mettre au crédit de toute l’équipe, brillamment réunie par Stéphane Lissner, le maître des lieux.

Visuels : © Luciano Romano

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