Opéra

A Munich, une « Lady Macbeth de Mzensk » cauchemardesque

A Munich, une « Lady Macbeth de Mzensk » cauchemardesque

08 décembre 2016 | PAR Julien Coquet

Le Bayerische Staatsoper propose une mise en scène plutôt classique mais élégante de l’ouvrage de Chostakovitch. Kirill Petrenko, au pupitre, et Anja Kampe, dans le rôle de Lady Macbeth, font de cette soirée un très grand moment.

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L’ouvrage avait été plutôt bien accueilli en URSS lors de sa création en 1934. Mais vite, tout se dérégla : le petit père des peuples, à la suite d’une représentation en 1936, condamnait la musique, « un flot de sons continuellement discordants et confus ». En 1962, une nouvelle version, remaniée par Chostakovitch, naissait.

Lorsqu’on assiste à une représentation de Lady Macbeth de Mzensk, on se rend compte que Staline n’a pas condamné que la musique, mais aussi un livret qui incite les individus (ici Katerina) à prendre leur destin en main et à se révolter contre l’oppresseur. A l’acte IV, la présence d’un camp qui rappelle fortement le Goulag ne pouvait apparaître que comme une critique pour Staline. La mise en scène de Harry Kupfer reprend parfaitement cette atmosphère sombre et souvent déprimante de l’ouvrage. Un décor, en grande partie noir, rappelle une usine ou un chantier naval, peut-être celui de Gdansk, où tout est acier et rouille. Le plateau est traversé par des passerelles tandis qu’au milieu trône un container où Katerina Ismaïlova vit.

La vision du metteur en scène allemand est très pessimiste. Le pope qui vient donner l’absolution au beau-père de Katerina est complètement ivre et profitera du mariage pour se mettre dans le même état. Les scène du chœur au premier acte sont impressionnantes tant Harry Kupfer arrive à régler les mouvements de foule, une foule masculine et masochiste qui n’hésite pas à violer la cuisinière de la patronne ou à se moquer de Katerina. De cette mise en scène on retiendra de nombreuses images frappantes. Telle celle où, en plein mariage, le banquet se soulève pour faire apparaître le commissariat de police où règne la corruption. Ou encore cette scène finale où un des prisonniers se met à prier pour le salut de Katerina ainsi que pour sa propre condition.

La direction de Kirill Petrenko est magistrale : il recevra une standing ovation bien méritée. Les nuances sont parfaitement maîtrisées, des piano du début de l’ouvrage aux moments fortissimo soulignant la violence de certaines interventions. On retrouve parfaitement l’humour grinçant de Chostakovitch et son intérêt pour les airs folkloriques : durant chaque interlude, alors que la musique se fait dansante, une sorte de fanfare grotesque apparaît sur scène tandis qu’une partie du chœur valse. La direction de Petrenko, précise, accompagne les chanteurs sans jamais les recouvrir. Nous soulignerons aussi la beauté des cuivres et des bois du Bayerisches Staatsorchester.

Le beau-père de Katerina, Boris, chanté par Anatoli Kotscherga, a aussi tout pour (dé)plaire. Parfaitement tyrannique, adoptant la violence physique comme morale sur sa bru, l’homme a une voix grave qui porte, soulignant la fatigue d’un vieux personnage mais aussi la cruauté de celui-ci. Son fils, Zinovy (Sergey Skorokhodov), mari de Katerina, représente l’homme perdu, coincé entre un père tyrannique et une femme qui tente de s’émanciper. Le Sergueï de Misha Didyk, à la voix qui porte, est un personnage ambivalent et difficile à cerner mais, la plupart du temps, répugnant. Durant l’acte I, le personnage viole deux femmes tandis qu’au dernier acte, il n’hésite pas une seconde à trahir sa femme pour une prostituée. On aurait aimé peut-être une voix un peu plus stridente pour la cuisinière Aksinya de Heike Grötzinger mais le jeu scénique convient à la mise en scène. Le pope de Goran Juric est impressionnant avec des graves profonds. De plus, sa carrure confère au personnage une autorité certaine. L’ivrogne de Kevin Conners est drôle et la scène lors de laquelle il découvre le corps est prise à une vitesse qui force le respect. Nous n’aurons pas le temps de revenir sur tous les rôles de cet ouvrage mais mentionnons aussi le chef de la police d’Alexander Tsymbalyuk.

Bien sûr, celle qui manque pour l’instant à l’appel est le personnage principal : Katerina Lvovna Ismaïlova, interprétée par Anja Kampe. Que dire, à part que la soprano est bouleversante ? Son jeu scénique est admirable : tantôt elle est une femme oppressée par son beau-père, tantôt une femme qui se révolte et décide de s’enfuir, pleinement consciente des risques qui se présentent à elle. Sa prestation lors de l’arrivée de la police, son visage décomposé, sont admirables. La voix n’est pas en reste non plus. Les inflexions font ressortir les nombreuses variations de la partition. Les notes sont tenues longuement, le souffle parfaitement maitrisée (la soprano est présente à chaque scène ou presque) et l’ambitus (l’écart entre la note la plus haute et la plus basse) font partie des grandes qualités d’Anja Kampe.

Visuel : ©Wilfried Hösl

Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch au Bayerische Staatsoper le dimanche 4 décembre 2016 à 19h. Mise en scène de Harry Kupfer et direction de Kirill Petrenko.

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Julien Coquet

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