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« Iphigénie en Tauride » ou les miroirs de l’âme humaine à l’opéra Garnier jusqu’au 25 décembre 2016 !

« Iphigénie en Tauride » ou les miroirs de l’âme humaine à l’opéra Garnier jusqu’au 25 décembre 2016 !

08 décembre 2016 | PAR Magali Sautreuil

Jusqu’au 25 décembre 2016 se joue le destin funèbre et funeste des Atrides sur la scène de l’opéra Garnier à Paris. Krzysztof Warlikowski récidive en nous proposant dix ans après sa première représentation une « Iphigénie en Tauride », drame lyrique classique, dans une mise en scène dérangeante qui ne saurait laisser quiconque indifférent.

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Affiche d’Iphigénie en Tauride © Opéra national de Paris

Une tragédie classique aux personnages torturés

Déplorables victimes d’un destin aveugle et cruel, les Atrides sont une lignée maudite, condamnée à perpétrer forfait sur forfait, crime sur crime.

Agamemnon, le père d’Iphigénie, n’hésite pas à sacrifier sa propre fille, Iphigénie, sur l’autel de sa victoire, signant ainsi sa perte. En effet, sa femme, Clytemnestre, lui fera payer son geste de sa vie. En digne fils, Oreste vengera son père en tuant sa mère.

Rien ne semble pouvoir enrayer ni la malédiction des Atrides, ni cette série de meurtres commise en vain. Si Iphigénie avait survécu, rien de tout cela ne serait arrivé. Mais ce que tout le monde ignore, c’est qu’elle a été sauvée in extremis par la déesse Diane.

Réfugiée sur l’île de Tauride, elle assure le noir dessein du roi des Scythes Thoas en sacrifiant à la déesse archère tout étranger qui aborde ses rivages.

Dans son acharnement, le destin fait échouer son frère Oreste et son ami Pylade au large de ses côtes. Iphigénie doit alors accomplir son rôle de prêtresse et les immoler.

Mais les mouvements de son cœur retiennent son geste. Pressentant son crime fratricide, elle se retourne contre Thoas. Celui qui sera offert en sacrifice à la déesse ce soir sera un tyran assoiffé de sang…

Une mise en scène qui interpelle

Le metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski signe en 2006 son premier opéra avec « Iphigénie en Tauride ». La mise en scène inhabituelle, dérangeante et résolument contemporaine, choque profondément le public de l’opéra Garnier et suscite un tollé général. Aujourd’hui, sa réception est plus mitigée et plus tiède. Accusé dans un premier temps d’avoir dénaturé la tragédie d’Euripide, Warlikowski persiste et signe son parti pris, ce qui semble avoir finalement payé.

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Krzysztof Warlikowski © Elena Bauer, opéra national de Paris

Ce qui peut déranger le public dans ce dernier réside dans le choix du décor et des costumes. L’action se déroule en effet dans une maison de retraite, probablement après la Seconde Guerre mondiale (1939-1945) si on tient compte du mobilier (télévision à tube cathodique, ventilateurs à grosses palmes…). Iphigénie est une vieille dame résignée, dont la robe lamée or et la permanente blonde laquée témoigne d’une gloire passée.

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Iphigénie âgée © Franck Ferville, opéra national de Paris

En guise de suite, notre prêtresse partage la scène avec ses congénères de la maison de retraite. Le décor est assez glauque. Avec ses murs recouverts de plaques vertes et ses lavabos en enfilade, il ne peut que susciter chez ses résidents une irrésistible envie de mourir. Pour Iphigénie, qui a vu s’élever contre elle les dieux, sa patrie et son père, la mort est devenue une nécessité absolue : ce sera sa dernière offrande à Diane. Au crépuscule de sa vie, isolée du monde, elle se remémore les fastes et les tourments de sa vie passée.

Évocation de leur ancienne fortune, les retraitées défilent sur la scène à l’instar de mannequin. Au lever du rideau, elles portent des vêtements d’intérieur, mais pour le final, elles sont vêtues de noir, la mort étant sur le seuil de leur porte.

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Défilé des retraitées au lever de rideau © Franck Ferville, opéra national de Paris
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Défilé des retraitées en robes de deuil lors du final © Franck Ferville, opéra national de Paris

Vous ne trouverez cependant ni dorures, ni costumes d’époque sur scène. Le faste est dans la salle et se reflète par un jeu de miroirs sur scène.

Du vendredi 02 décembre 2016 au dimanche 25 décembre 2016
Les fastes du décor de la salle de l’opéra Garnier se reflétant dans le rideau composé de miroirs © Guergana Damianova, opéra national de Paris

Un rideau composé de miroirs à l’avant-scène renvoie au public sa propre image. Il participe non seulement à l’introspection personnelle d’Iphigénie, mais nourrit également une réflexion plus poussée sur la condition humaine. Par un jeu de miroirs, tantôt transparents, tantôt avec tain, les fêlures et les faiblesses de l’âme humaine sont mises à nu.

Les personnages principaux de ce drame évoluent comme de pauvres hères dans ce labyrinthe de verre. Ils fuient leur image de la même manière qu’ils tentent d’échapper à leur destin.

La mise en abîme de la scène, voulue par ce jeu de miroirs, retranscrit également les défaillances de la mémoire humaine. On ne saurait dire si l’histoire dont se rappelle la vieille Iphigénie est véridique ou fictive. Même si cela est voulu, la mise en scène manque ainsi parfois de lisibilité et nuit à la narration. On a parfois l’impression qu’elle l’importe sur le texte qui devient alors accessoire. De trop grosses dissonances existent entre la musique, le texte, les costumes et la mise en scène. On pourrait presque parler « d’opéra savant ».

La collision des espaces-temps et les incohérences d’une vieille dame confèrent à cette maison de retraite des aspects d’asile. Preuve en est la danse de Saint-Guy entamée par une des retraitées qui, telle une ménade lors des bacchanales, virevolte et exécute des pas de chat sur scène. Quoiqu’il puisse arriver, ses vieilles femmes qui ont connu la guerre ne sont plus que des ombres que rien ne peut ébranler et que la tragédie qui se joue sous leurs yeux ne saurait détourner de leur quotidien.

Ne compter pas non plus sur l’éclairage pour vous immerger davantage dans le drame que vit Iphigénie. Il est réduit à sa plus simple expression. Les néons de lumière blanche siéent parfaitement à l’univers hospitalier choisi par le metteur en scène. Sous leurs effets, la chemise blanche d’un Oreste pris de convulsions prend un aspect bleuté, ce qui n’est pas sans rappeler la lumière du médecin légiste et la couleur bleutée des cadavres. En réponse aux desseins sanguinaires du roi Thoas et des dieux, la scène se pare sans grande surprise d’une teinte rouge sang.

Autre regret : l’emploi quelque peu expéditif des moyens vidéos. Les textes qui s’échappent du livret pour envahir la scène constituent une bonne idée, qui n’a cependant pas été menée à son terme. De même, lorsqu’Oreste, sur le point d’être exécuté, voit défiler sa vie, la projection de cette dernière à l’arrière-plan manque de soin. Au vue des technologies actuelles, il était largement possible d’obtenir quelque chose de plus cinématographique.

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Oreste voit sa vie défilée à l’arrière-plan © Guergana Damianova, opéra national de Paris

Les costumes n’ont rien de renversant. La robe rouge d’Iphigénie la met cependant bien en valeur et fait ressortir sa peau blanche et sa chevelure noire. Assise seule au bord de la scène, on dirait une vraie vestale.

L’uniforme d’apparat des militaires aurait cependant mérité d’être davantage exploité.

Musique et chant 

L’univers froid et dérangeant de Warlikowski est contrebalancé par le timbre remarquable des trois protagonistes principaux.

La soprano Véronique Gens incarne une Iphigénie pétrie de douleur. Elle nous transmet sa souffrance non seulement par la voix, mais aussi par sa gestuelle et ses expressions.

La voix plus imposante du baryton québécois Etienne Dupuis contraste avec la fragilité d’Iphigénie. Il n’en reste pas moins aussi torturé qu’elle. Son solo, lorsqu’il appelle les dieux à se justifier, est magnifique et lorsqu’il les somme de « tonner et l’écraser », il révèle toute la puissance de sa voix.

Quant à Pylade, l’ami prêt à se sacrifier pour que vive son cher Oreste, est incarné par le ténor Stanislas de Barbeyrac. Le canon que les deux compères entame lorsqu’il demande leur grâce respective offre un contraste harmonieux et juste.

Pour accompagner ce magnifique trio, l’orchestre de l’opéra national de Paris, dirigé par Bertrand de Billy, bat la mesure avec justesse. Le répertoire est désormais joué avec des instruments modernes et non plus anciens, ce qui donne une sonorité différente. Tous les instruments sont mis au diapason 442, une fréquence de référence assez haute pour les chanteurs.

Par contre, les chœurs sont un peu faibles et les seconds rôles inaudibles. Quel dommage ! Des voix plus présentes aideraient grandement à la narration.

Conclusion 

Malgré quelques bonnes idées et une distribution remarquable pour les personnages principaux, quelques améliorations seraient à apporter afin d’assurer la cohérence de la narration. Il ne faut pas oublier que la mise en scène, même contemporaine, doit rester au service du chant, de la musique et de l’histoire. Innover est une bonne chose, mais, comme dans un orchestre, il faut rester à l’écoute de ce qui nous entoure.

Informations pratiques et distribution 

Titre : « Iphigénie en Tauride »

Genre : Opéra en 4 actes de 1779 – Tragédie lyrique

Langues : Opéra en français surtitré en français et en anglais

Durée : 2h20 entracte d’une demi-heure comprise

Lieu et dates : Du 2 au 25 décembre 2016 à l’opéra Garnier à Paris

Musique : Christoph Willibald Gluck (1714-1787)

Livret : Nicolas-François Guillard

D’après la pièce de théâtre éponyme de Guymond de La Touche, adaptée du drame d’Euripide (414-412 avant J.C)

Direction musicale : Bertrand de Billy

Chef des cœurs : Alessandro di Stefano

Mise en scène : Krzysztof Warlikowski

Décor et costumes : Malgorzata Szczesniak

Lumières : Felice Ross

Vidéo : Denis Guéguin

Chorégraphe : Claude Bardouil

Dramaturgie : Miron Hakenbeck

Distribution : Véronique Gens dans le rôle chanté d’Iphigénie (soprano) et Renate Jett dans le même rôle non chanté, Etienne Dupuis dans celui d’Oreste (baryton), Stanislas de Beybeyrac dans celui de Pylade (ténor), Thomas Johannes Meyer dans celui du roi Thoas (baryton basse).

 

Infos pratiques

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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