Opéra

Netrebko, impériale à l’Opéra de Munich !

Netrebko, impériale à l’Opéra de Munich !

03 février 2020 | PAR Paul Fourier

On venait assister à la reprise de cette production munichoise de Turandot pour la prise de rôle d’Anna Netrebko. La Diva y est exceptionnelle et réalise une démonstration éclatante de maîtrise dans cette partition redoutable.

L’Opéra de Munich est l’un de ces grands lieux dédiés au lyrique où règne une atmosphère inimitable. Chaque jour, le public local y célèbre son amour pour l’opéra ; les tenues sont soignées ; à l’entracte, les verres sont méthodiquement disposés sur les tables avec l’étiquette qui indique le nom de leurs destinataires.
La représentation affichait, bien évidemment, complet depuis longtemps et les acheteurs se désespéraient sur les marches du Staastoper pour essayer d’attraper un précieux sésame. Pas une place de libre, un public dévoué ; le cérémonial sacré pour célébrer la star de la soirée pouvait ainsi commencer sous les meilleurs auspices.
Largement controversée, la mise en scène de la Fura dels Baus, ne peut laisser sans opinion (voir l’article de Julien Coquet sur la reprise de 2016 de ce programme créé en 2011), mais elle pêche à force de trop-plein.
Le livret privilégie, certes, les scènes de groupe spectaculaires. Était-il donc nécessaire d’en rajouter et de créer ce mouvement perpétuel et cette saturation visuelle du plateau ? Le choix est résolument fait d’une démonstration en 3D (jusque dans les projections avec lunettes adaptées) avec acrobates suspendus aux cintres, une princesse qui descend du ciel, une Liu qui suit le chemin inverse, des têtes par dizaines qui valsent pour figurer l’hécatombe des candidats malheureux à la conquête de Turandot.
Malgré ces défauts, cette Chine avec sa dimension « cartoonesque » se révèle distrayante et n’est pas si anachronique, si l’on s’en tient au principe qu’à l’époque de Puccini, déjà, l’univers qu’il dépeignait était largement imaginaire.
La Fura dels Baus ne cherche nullement la crédibilité, mise plutôt sur le jeu, les caricatures, les effets exotiques, la calligraphie, les images d’Épinal. Quoique parfois lassants, ces choix n’ont toutefois pas le temps d’épuiser, la représentation durant deux heures cinquante (dont une heure pour les deux entractes).
Efficace, la direction de Giacomo Sagripanti se révèle en phase avec la mise en scène ; elle joue la grandiloquence, au détriment du raffinement, pour une partition qui recèle cependant (Puccini oblige !) des petits trésors de subtilité. Le chef s’appuie sur l’orchestre du Staatsoper, exemplaire, dont la richesse, voire l’opulence n’est jamais prise en défaut. Le chœur, très sollicité, atteint ce même niveau d’excellence.

Hormis la tant attendue Netrebko, la distribution est de bon niveau sans, pour autant, atteindre des sommets.
La Liu de Selene Zanetti, à la voix riche, solide, se taille en conséquence un beau succès aux saluts. Le problème réside, cependant, dans le fait qu’elle ne traduit pas suffisamment la fragilité de la jeune fille et ne peut composer ces demi-teintes qui doivent donner à sa mort une dimension éthérée et apporter ainsi un pendant sensible (voire parfois voler la vedette) à la princesse inflexible et cruelle.
Si les trois Ping, Pang, Pong de Boris Prygl, Manuel Günther et Andres Agudelo tiennent parfaitement le rôle bondissant qui leur est dévolu, l’empereur de Ulrich Ress paraît bien fatigué. En revanche, le rôle de Timur est incarné par un Alexander Tsymbalyuk en grande forme.
Quant à Yusif Eyvazov, même s’il est aujourd’hui l’un des plus crédibles Calaf de sa génération, même s’il garde crânement pied dans cette partition redoutable, il est plus souvent occupé à garantir ses forte (surtout face à sa terrible épouse) qu’à assurer les quelques nuances qui peuvent émerger, notamment dans son Nessun Dorma.

Dans une arrivée aérienne spectaculaire, dès ses premiers accents, Anna Netrebko met le public en état de choc. Au début de son In questa reggia, on peine à croire qu’elle puisse tenir la longueur tant elle ne prend aucune précaution, déploie, de manière brute, la totalité de ses moyens considérables, et jamais ne s’économise. Le volume est torrentiel, les aigus tranchants, les graves profonds. Mais la voix sait aussi s’alléger lorsqu’elle repense à Lou-Ling, sa lointaine ancêtre. L’ambitus de la Princesse paraît surnaturel d’autant qu’il semble émis, sans difficulté apparente. Pendant les quelque vingt minutes de l’air, suivi des trois énigmes, elle inscrit la représentation dans l’extraordinaire, et se sacre souveraine en son nouveau domaine.
Lorsque sortit son album Verismo en 2016, la trace discographique amenait à penser que ce répertoire lui convenait et qu’elle serait très prochainement mûre pour le rôle gigantesque de la Princesse chinoise. Elle arrive à Munich à ce point d’aboutissement logique et – toute russe qu’elle soit – replace le rôle dans une tradition plus italienne que celle wagnérienne qui prend trop souvent le pas et confie la Princesse à une Brünnhilde, à une Isolde.
Certes, la version retenue par l’Opéra de Munich est la plus légère (celle qui se termina – avec la vie de Puccini – sur la mort de Liu) qui ne s’achève pas avec une des fins concoctées par Alfano et Berio. Aux saluts, on croit la sentir fatiguée par la performance invraisemblable livrée au second acte et l’on attend, avec impatience, les prochaines prestations qui donneront assurément confirmation de la prouesse, de l’exploit.
Une chose est sûre : La Netrebko a désormais inscrit sa marque indélébile auprès des plus grandes artistes qui endossèrent le rôle.

Visuel © Wilfried Hösl

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Paul Fourier

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