Marionnette

Pierrot lunaire version bunraku : un autre regard sur la musique à la croisée des cultures

Pierrot lunaire version bunraku : un autre regard sur la musique à la croisée des cultures

07 mars 2019 | PAR Victoria Okada

L’institut d’études avancées (IEA) de Nantes a eu l’ingénieuse idée de proposer, le 1er mars dernier, pour la clôture des deux journées de tables rondes à l’occasion de ses dix ans, une représentation à la Cité des Congrès de Pierrot Lunaire de Schoenberg en marionnettes de style bunraku, art traditionnel du Japon qui se perpétue depuis le XVIIe siècle. Ce spectacle poétique est précédé de deux chefs-d’œuvre du tournant du siècle, le « Prélude à l’après-midi d’un faune » de Debussy et « Ma Mère l’Oye » de Ravel.

« Penser le monde autrement » : tel était le thème général des deux journées qui réunissaient une centaines de chercheurs du monde entier (anciens ou actuels résidents de l’institut) et des spécialistes de tous les horizons, pour fêter les dix années de l’Institut d’Études Avancées de Nantes (actuellement dirigé par Françoise Rubellin) ouvert en février 2009. De la question des territoires à celle des transformations du travail et des futurs de l’industrie, des concepts d’identité et d’égalité à celui de la culture numérique, de vives discussions et de stimulantes présentations se sont succédé, des journalistes professionnels animant le tout, cassant la formule guindée des colloques qui ne sont souvent qu’une suite d’exposés magistraux.

L’IEA de Nantes a judicieusement choisi Pierrot Lunaire d’Arnold Schoenberg comme spectacle de clôture. En effet, avec cette œuvre datant de 1912, Schoenberg rompt avec la notion de composition traditionnelle, en introduisant le sprechgesang (parlé-chanté) pour la voix, et des harmonies qui s’apparentent à l’atonalité comme continuité de la tonalité éclatée (le chromatisme de Wagner ou Mahler par exemple). Voilà une façon de « penser le monde musical autrement », d’autant que le mélodrame est devenu par la suite une sorte de manifeste pour un nouvel horizon de la musique occidentale.

La mise en scène de Jean-Philippe Desrousseaux apporte elle aussi un autre regard ; si l’IEA s’attache particulièrement aux échanges et aux thématiques Nord / Sud, le créateur rapproche l’Ouest de l’Est, car il s’agit d’exprimer l’histoire sombre de Pierrot et de Colombine — inventée par le poète belge Albert Giraud (1884) et librement traduite en allemand par Otto Erich Hartleben (1893) — en style bunraku, dont chaque poupée, plus grande que celles de la tradition japonaise, est manipulée par plusieurs marionnettistes. Le metteur en scène et marionnettiste réinvente le conte pour le situer dans une « maison de thé » au pays du soleil levant, où la belle et jeune geisha est brutalisée à répétition par le vieux tenancier de l’établissement. Lorsque Colombine, amoureuse de Pierrot et désespérée, se suicide, l’effusion de sang est évoquée par les ondulations d’un long tissu rouge qui forme un océan dans lequel les personnages se noient. Une vieille à l’apparence terrifiante de sorcière, formant un deuxième couple avec le patron de la maison, tente de séduire Pierrot qui la tue et qui fume ensuite dans le crâne du vieux (la tête de la marionnette s’ouvre et laisse s’échapper la fumée), provoquant un stupéfiant tableau. Les rares accessoires comme le parapluie ou le sabre (qui fait couler le sang de la jeune femme) contribuent, par leurs rôles psychologiques et symboliques, à rendre l’univers plus onirique.

La beauté des costumes, les mouvements qui rendent les poupées extraordinairement humaines, et les évocations poétiques des faits au fond horribles, forment la force de ce spectacle, accentuée par les magnifiques jeux de lumières (création François-Xavier Guinnepain) et par la partie du chant utilisant la technique sprechgesang. Ce ni-parlé-ni-chanté de la narration prend tout son sens dans son ambiguïté, pour laquelle l’aisance vocale de la mezzo-soprano Fiona McGown constitue un fascinant contrepoint aux propos évoqués, et facilite la perception d’une musique encore aujourd’hui déstabilisante.

Et cette musique déstabilisante est solidement interprétée par les musiciens de Musica Nigella dirigés par le chef japonais Takenori Nemoto.

Les couleurs sonores constamment changeantes imaginées par le compositeur grâce à un instrumentarium inhabituel (huit instruments tenus par cinq musiciens) illustrent parfaitement cet univers japonisant comme dans un rêve. Le chef, qui est également un excellent transcripteur, a arrangé les deux pièces qui précédent le spectacle pour cinq musiciens, alors qu’elles se jouent normalement avec un orchestre beaucoup plus fourni. Ainsi, Takenori Nemoto a ingénieusement profité du fait que Debussy et Ravel y exprimèrent leur Orient imaginaire dans une atmosphère chatoyante, pour préparer l’oreille du spectateur à ce conte peu banal à la musique si originale.

L’Association professionnelle de la critique Théâtre Musique Danse (le Syndicat de la Critique) a décerné à son metteur en scène, Jean-Philippe Desrousseaux, le prix du Meilleur Créateur d’éléments scéniques 2017 pour ce spectacle.

photos © Théâtre de l’Ambigu-Comique

 

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