Opéra

L’atelier lyrique de Tourcoing sous une bonne étoile avec Chabrier

L’atelier lyrique de Tourcoing sous une bonne étoile avec Chabrier

13 février 2020 | PAR Victoria Okada

La direction artistique de l’Atelier Lyrique de Tourcoing, assurée depuis sa création par feu Jean-Claude Malgoire, vient d’être confiée à François-Xavier Roth. Une autre formation fondée par le pionnier du mouvement baroque — qui aboutit aujourd’hui à différentes approches sous la désignation générique d’« interprétation historiquement informée » étalée jusqu’au romantisme tardif —, La Grande Écurie et la Chambre du Roy est désormais sous la houlette d’Alexis Kossenko. Et c’est lui qui dirige cet orchestre dans L’Étoile d’Emmanuel Chabrier, opéra-bouffe en trois actes sur le livret d’Eugène Laterrier et Albert Vanloo, créé en 1877.

Bien que ce ne soit pas le répertoire le plus habituel de la formation, les musiciens en très grande forme explorent toutes leurs capacités, tant dans l’ensemble que dans les détails. La baguette du chef est efficace, attentive et soignée, sans laisser aucune note à la traîne. S’il faut un temps pour que nos oreilles s’habituent à la sonorité « nue », due en partie à l’effectif réduit par rapport à des orchestres en général beaucoup plus fournis, on prend un réel plaisir à goûter le caractère à la fois intime et vif de l’interprétation.

La musique de Chabrier, très belle facture, mériterait bien une haute reconnaissance. De nombreuses citations et évocations sont habilement introduites dans la partition, de Mozart au Wagner en passant par le bel canto, à la sauce bouffe qui fait pâlir Offenbach et Hervé. Ainsi, à côté d’une parodie flagrante de Bellini dans le couplet de la chartreuse verte se trouve la délicieuse Romance de l’étoile de Lazuli. Elles sont mêlées à des idées originales mélodiques et harmoniques raffinées, ce qui engendre un subtil cocktail de savant et de populaire.

Ce délice est servi par des chanteurs qui prennent leurs rôles véritablement à cœur. La mezzo-soprano Ambroisine Bré incarne en travesti un Lazuli espiègle, tendre et malin. Les petits rôles qu’elle chantait jusqu’alors ne seront désormais qu’un souvenir de ses débuts, tant l’exploration de sa voix et de son personnage manifeste d’aisance. Sa spontanéité, sa souplesse et son agilité font briller tout le potentiel qu’elle va certainement révéler encore davantage dans les années à venir. Le rôle de la princesse Laoula dont Lazuli tombe amoureux est tenu par la soprano kazakhe Anara Khassenova, que les assidus du Centre de la Musique de Chambre de Paris ont déjà eu le bonheur d’entendre au cours des derniers mois (Lieder de Strauss et Souvenir de Tchaïkovsky). Ses qualités ? Un timbre riche et une projection naturelle renforcés par une diction impeccable et un confort scénique. Un jeune talent à suivre. À leurs côtés, le roi Ouf Ier de Carl Ghazarossian et l’astrologue Siroko d’Alain Buet forment un duo caricatural (politique, bien sûr) bien rôdé pour jouer la carte bouffe à fond. La présence scénique de Nicolas Rivenq (Hérisson de Porc-Epic) est incontestable, alors que nous regrettons que le livret donne peu d’occasions d’entendre Juliette Raffin-Gay (Aloès). L’ensemble vocal de l’Atelier Lyrique de Tourcoing est parfois très hétérogène (6 voix féminines contre 10 masculines, sans altos ni basse), surtout au début, mais plus l’œuvre avance, plus les chanteurs prennent leurs ailes.

La mise en scène est placée sous le signe de l’efficacité, elle est simple mais extrêmement bien pensée. Jean-Philippe Desrousseaux joue à fond la carte de l’orientalisme du XIXe siècle, à la manière de Mille et une nuits fantasmées, mais avec un réalisme du XXe siècle, en faisant appel à des costumes indiens, maghrébins, berbères ou autres fantaisies (Thibaut Welchlin). Les décors, simples voire modestes, servent parfaitement la dramaturgie et ce sont les accessoires qui viennent enrichir le tableau, avec beaucoup de touches d’humour et une extraordinaire inventivité comme l’entrée en scène d’une girafe et un rhinocéros.

La précision semble le mot d’ordre pour la direction des chanteurs, fluide et naturelle en fonction de chaque personnage, parfaitement au service de la musique. Cette fluidité devrait être le reflet d’une analyse soigneuse de la partition et de la connaissance de la musique en général. On y sent son amour pour la musique de Chabrier, injustement négligée par les mélomanes mais aussi par les musiciens. Cette mise en scène est sublimée par un travail d’orfèvre sur les lumières, tout en poésie et en finesse, de François-Xavier Guinnepain (qui se charge également des décors avec Jean-Philippe Desrousseaux et de la scénographie). Toutes leurs idées n’alourdissent jamais la scène, rien n’est superflu ni de mauvais goût ; les scènes sensuelles, avec abondance de coussins aux reflets dorés, qui évoquent des tableaux de Delacroix ou d’autres maîtres, sont traitées avec élégance sans aucune vulgarité.

On espère vivement que cette production, qui met pleinement en valeur la musique de Chabrier, sera reprise rapidement pour que de nombreux amoureux d’opéra puissent bénéficier de sa beauté.

Photos © Simon Gosselin ; Galerie photos © F.-X. Guinnepain

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