Cinema
« We should have never walked on the moon » : l’exposition dansée de (La)Horde et du BNM

« We should have never walked on the moon » : l’exposition dansée de (La)Horde et du BNM

05 août 2022 | PAR Cloe Bouquet

Le trio (La)Horde désormais à la tête du ballet national de Marseille donnait les 27 et 28 juillet 2022 deux avant-premières mondiales de leur exposition dansée, « We should have never walked on the moon », au palais des festivals et des Congrès de Cannes. Ils la présenteront à Paris du 27 octobre au 4 novembre 2022.

Le titre

« We should have never walked on the moon » ; c’est la phrase qu’avait l’habitude de dire Gene Kelly, d’après sa femme Patricia Ward que le collectif de trois artistes a rencontrée en 2021. Il regrettait l’absence d’élégance de ce geste accompli pour des raisons politiques et non poétiques. « Cette critique du danseur le plus célèbre d’Hollywood à l’encontre de celui qui fit ce « petit pas pour l’Homme » résume la dynamique de cette exposition : explorer les liens entre cinéma et politique. Représentation et manipulation. Geste symbolique et beauté du geste », écrit (La)Horde.

L’exposition alterne en effet entre pièces chorégraphiées de quelques minutes, installations, performances et courts-métrages. Les disciplines se complètent et s’influencent mutuellement, et les œuvres elles-mêmes se font écho la plupart du temps, ce qui donne à l’exposition une véritable unité organique. Cela dit, les pièces chorégraphiées « Grime Ballet » (François Chaignaud et Cécilia Bengolea) et « Concerto » (Lucinda Childs) semblent à part, plus morcelées par rapport au reste de l’exposition.

L’énergie du dancehall est partout dans Grime Ballet où l’on croise les tours sur pointes, bras baissés de Dub Love (2013). L’écriture de Chaignaud et Bengolea est radicale, elle décale le poids des corps et ses alignements, elle impose aux interprètes de chercher du côté du disgracieux sur un tempo aride, celui de la musique grime. Il en va de même pour les jeux de croisements de lignes chères à Lucinda Childs qui en 1993 s’empare de la musique de Henryk Górecki. Pas de révolution ici, l’écriture est la même que celle de Dance en 1979. La phrase chorégraphique est raide, limpide. La beauté et la difficulté viennent des obsessions pour les croisements et les déphasages qui inspirent tant Anne Teresa de Keersmaeker, mais ce sont de loin les deux pièces qui nous embarquent le plus.

 

Des échos entre les oeuvres

« Lazarus » de Oona Doherty, la troisième pièce chorégraphique inspirée des mots et des attitudes corporelles des jeunes exclus de Belfast, relève autant du théâtre physique que de la proclamation sociale. Les danseurs habillés de blanc évoluent sur une musique religieuse mêlée à de l’argot irlandais. La pièce intervient au milieu du film « The master’s tool », représentant une manifestation insurrectionnelle. Pour rappel, « The Master’s Tools » avait marqué la Nuit Blanche de Paris en 2017. Il s’agit d’une performance très symbolique où, lorsque les scènes semblent devenir de plus en plus violentes, un rideau se ferme sur l’écran et c’est l’art (de la danse) qui prend le relais, comme pour exprimer l’inexprimable. Les danseurs titubent, se battent… (La)Horde a en effet pris pour inspiration les films d’action d’une part, « où les scènes de violence et les cascades permettent d’appréhender des conflits ou des enjeux entre les personnages sans user de la parole », et les comédies musicales d’autre part qui, « lorsqu’elles cherchent à représenter des scènes de violence (des combats, des affrontements), utilisent le chant et la danse comme un moyen de mettre à distance et de ritualiser ces gestes. C’est une forme de camouflage qui permet de diffuser des idées politiques fortes sous les artifices de la grâce et de l’entertainment. »

La pièce fait donc écho au film, mais également à la performance qui a lieu à côté (une limousine avec un tag jaune, « we the people », sur laquelle des performeurs professionnels et amateurs sont allongés et autour de laquelle ils marchent habillés de toutes les manières possibles et imaginables). 3 étages en-dessous (nous parlerons ensuite de l’utilisation de l’espace), c’est « demain est annulé » qui est taggé au sol par des danseurs puis effacé, en boucle, par des lessiveuses. Ce ballet de lessiveuses fait lui-même écho au ballet d’engins qu’on trouve dans le film « novaciéries » montré en 2016 au Centre Pompidou lors de la Nuit des Musées où des jumpers pratiquent le jumpstyle dans des zones urbaines, dans leur chambre… on ne voit pas leur visage, peut-être pour figurer l’anonymat propre à ce style de danse enragé né sur Internet. C’est (La)Horde qui a fait passer cette danse « post-Internet » de YouTube aux plateaux. Comme d’autres danses du même style, le hakken, le tekstyle ou encore le shuffle, le jumpstyle s’apprend seul, grâce aux tutoriels que d’autres solistes mettent en ligne. Les danseurs se filment le plus souvent d’abord dans leur chambre, puis dans leur salon, puis, parfois, à plusieurs dans la rue. « C’est un mouvement qui se forme en marge de tout groupe physique », explique (La)Horde : « certains danseurs sont parfois seuls dans leur région, dans leur pays. » Ce qui fait communauté, c’est réellement Internet.

A un moment, un jumper vient en chair et en os effectuer la même suite de mouvements qu’il effectue dans le film. Il y a quelque chose d’émouvant à voir se succéder ces répétitions d’un même pas de danse, ces parenthèses de poésie dans des lieux plutôt délabrés qui ne sont normalement pas faits pour cela, puis à voir le danseur les matérialiser à côté de nous. Quelques mètres plus loin, il participe à une performance chorégraphiée avec d’autres jumpers et un DJ. De 21h à minuit, ils ont donc pratiqué ce style de danse particulièrement énergivore – et l’énergie est contagieuse : on a envie de danser avec eux, d’autant qu’il n’y a jamais de séparation nette entre les danseurs et les spectateurs. 

Installations et performances

Si cette performance est impressionnante, celles de la limousine et de la lessiveuse, par exemple, peuvent laisser perplexes. Ou encore, dans la liste d’œuvres qui apparaît sur le programme sont mentionnés les « burning stairs ». C’est-à-dire qu’on peut voir un effet brûlé sur les côtés de l’escalier rouge par lequel entre le public, accueilli sur une musique de Philip Glass qui indique déjà les thèmes du cinéma, du minimalisme et de la modernité. « Les escaliers sont des chemins obligés, des artefacts normalisés », peut-on lire dans le dossier de presse. « Ce sont des installations qui permettent de changer d’étage, ce qui signifie aussi de niveau de conscience. Mais un incident semble être survenu à ces marches. Elles sont en feu, elles ont brûlé. C’est par un parcours de braises que le public entre dans l’institution. Cela suggère un changement radical. Le feu détruit, la terre est soumise à l’intransigeance de l’univers et annonce une avancée inquiétante. C’est aussi le basculement immédiat dans la fiction : « que s’est-il passé ? ». Le contenu philosophique de cette explication est éventuellement intéressant, mais d’une part le public, lui, n’y a pas accès ; d’autre part, conformément à une certaine mouvance de l’art contemporain, l’explication qui entoure l’oeuvre est plutôt davantage intéressante que l’oeuvre elle-même. Parfois, l’intellectualisation à outrance empêche l’accessibilité de l’oeuvre, soit le but revendiqué de (La)Horde, pourtant. On aime ou on n’aime pas…

Une mobilisation intelligente de l’espace

Ce qui est sûr, c’est que l’utilisation de l’espace du palais des festivals et des congrès est complète et originale. On décentre la place du spectateur qui ne sait plus s’il assiste à un spectacle ou à ses coulisses… comme dans un musée, il peut regarder les tableaux dans l’ordre qu’il veut, autant de temps qu’il le souhaite, revenir en arrière… le collectif parle avec justesse d’un « itinéraire à la fois chaotique et organisé ».

Par exemple, le film « Cultes » est projeté dans une salle noire, face à la scène sur laquelle le public se tient debout, séparé de l’écran par un rideau de pluie. Un gros travail est fait sur les lumières ; c’est le grand spectacle, complètement immersif. Le film et sa musique évoquent cette scène du 2e Matrix, avec la foule et ses excès :

Les deux représentent des assemblées comme en transe mystique, d’où peut-être ce titre de « cultes » : cette nouvelle forme de cultes qui a lieu en festival et qui n’est pas forcément bonne pour l’environnement : des cartouches de gaz hilarant jonchent le sol autour du public, à la manière dont on les trouve incrustées dans la terre en festival.

L’exposition travaille en effet, aussi, autour du désir, notamment dans « Weather is sweet« . « Le mouvement parle pour lui-même », indique le collectif. « Nous aimons quand le mouvement raconte des groupes et des personnages. Les acteurs et actrices américain.e.s sont aussi des athlètes du désir. L’exposition traduira cela ; cette part technique des corps (assumée par exemple par le cascadeur au cinéma) est fondamentale pour nous, chorégraphes, qui sommes essentiellement intéressé.e.s par le désir. »

Une exposition originale à retrouver au Théâtre National de Chaillot à Paris du 27 octobre au 4 novembre 2022.

Visuel : Jonathan Debrouwer, Arthur Harel, Marine Brutti © Wikicommons

 

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Cloe Bouquet

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