Danse

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Douve de Tatiana Julien : la poésie à l’oeuvre

11 février 2013 | PAR Géraldine Bretault

L’an passé, nous avions découvert Tatiana Julien aux prises avec la mort et l’extase, dans une création mêlant danseurs et amateurs. Tatiana nous revient cette année avec Douve, trio inspiré par un la poésie d’Yves Bonnefoy, dans le cadre du festival de danse Faits d’hiver. La mort et l’extase ne sont pas loin…

Dès l’attente de la navette au métro Bois de Vincennes, la magie de la Cartoucherie fait effet, l’esprit est ailleurs. C’est ici, parmi les écuries et les théâtres dans la verdure, que Tatiana Julien présente aux Parisiens le fruit de sa résidence, un solo devenu trio, sur une proposition d’Alexandre Salcède. Inspiré par le recueil Du mouvement et de l’immobilité de Douve (1953) d’Yves Bonnefoy, le jeune chercheur en poésie lui propose une aventure un peu folle : décortiquer le texte et les gestes pour retrouver leur état primitif, réinventer la danse avant la naissance même du mouvement.

Dès le premier poème du recueil – « Je te voyais courir sur les terrasses, Je te voyais lutter contre le vent,/ Le froid saignait sur tes lèvres.// Et je t’ai vue te rompre et jouir d’être morte ô plus belle/ Que la foudre, quand elle tache les vitres blanches de ton sang. » -, l’on pressent ce qui a pu nourrir la veine créatrice de la chorégraphe, aux côtés de sa compagnie C’Interscribo : une poésie très architecturée, fondée sur des thèmes intemporels, et qui redonne, dans l’immédiat après-guerre, tout leur poids aux mots. Tatiana a donc d’abord monté un solo, avant d’élargir la forme au trio, avec Élodie Sicard et Ariane Derain.

Au commencement était la lumière, diffusée par un unique et puissant spot en fond de scène, tranchant avec l’obscurité diffuse. Peu à peu, les silhouettes des danseuses prennent corps, leur densité de chair s’impose, leur poids se fait sentir à chaque impact de leurs talons. Vêtues de longues robes structurées de couleur sombre (vert bronze, bleu marine et gris taupe), les trois jeunes femmes ont le visage grave. Courbées sous le poids d’un fléau ancestral, elles tracent d’élégantes circonvolutions sur la scène déserte, leurs poings fermés en avant comme pour en découdre avec des forces invisibles. La belle partition du Colombien Pedro Garcia-Velasquez apporte sa part de mystère et de densité à la lutte qui se joue sous nos yeux. Lutte entre l’ombre et la lumière, entre l’apparition et la dissolution, entre l’énergie et l’apathie, entre l’être et le néant, finalement.

Mettant l’accent sur la force de l’ancrage au sol et l’expression des mains, Tatiana Julien a comme exhumé une chorégraphie enfouie depuis des temps primitifs, avant que le Verbe ne surgisse du corps. Toute la puissance de la pièce et des émotions véhiculées tient à la foi des interprètes, qui forcent notre adhésion sans retenue. Comme dans La Mort et l’Extase, il y a quelque chose d’éminemment sacré dans la danse de Tatiana Julien, de l’ordre d’une mystique charnelle et sauvage, à l’érotisme latent. Derrière les glissandos et les pas chaloupés, se dessine le souvenir de Martha Graham, et de sa danse chevillée au corps, qui elle aussi sondait les forces telluriques enfouies dans la mythologie.

Après de sublimes moments debout, entre effacement fulgurances, le trio se poursuivra au sol, magnifié par un éclairage sobre et latéral cette fois. Tandis que résonnent des grincements métalliques, nos pleureuses se font gisantes et mutent vers des formes mi-animales mi-végétales. « Chercher la sensualité par d’autres moyens que la sensualité en soi », soufflait Tatiana Julien. Douve y parvient magistralement, et la poésie était du voyage. Quant les trois danseuses s’avancent pour saluer, leurs regards sont perdus dans le lointain. Nul doute qu’il leur faudra un peu de temps pour émerger de leur for intérieur.

« Elle se tient là, au milieu de tout ce qui fut. Fragile sémaphore de chair, elle chancelle dans sa veille, vacille et tombe. Quels vides la creusent, venus soudain la soustraire aux communes lois de la pesanteur ?
Elle se tient là, où toute voix s’est tue.
Plutôt qu’en la résurrection, elle s’acharne en la vision de ce village éclairé, de l’autre côté, où existent et demeurent les morts. » Alexandre Salcède

Crédits photographiques © Nina-Flore Hernandez

 

 

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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