Danse

N’oubliez pas Ce que j’appelle oubli d’Angelin Preljocaj

N’oubliez pas Ce que j’appelle oubli d’Angelin Preljocaj

25 février 2013 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Angelin Preljocaj revient au Théâtre de la Ville, amenant, après son Funambule, un nouveau travail de dialogue entre texte et geste. Ici il confronte le verbe acéré de Laurent Mauvinier à l’élégance de sa troupe de danseurs 100% masculine.

Des artistes qui se rhabillent sur la scène du Théâtre de la Ville, le pied de nez est réussi. La première image forte du spectacle est là, dans cet anti strip-tease où dans les carrés de lumière quatre ex-lascars vont se transformer en vigiles de supermarché prêts à tuer un voleur de bière.

L’affaire est abjecte et Angelin Preljocaj nous protège. Il nous rhabille de l’intérieur, met de la beauté et de la fluidité dans les gestes puissants mais jamais violents de ces hommes. Sans relâche, Laurent Canazave récite le roman, raconte l’horreur de cet événement de rien, de cet entrefilet dans la presse locale lyonnaise en 2009, de ce meurtre infâme qui brisa la vie d’une famille. Il ne trébuche pas, avale les « r » comme dans une urgence du dire. Sa parole se fait vive quand la chorégraphie impose des gestes lents dans un rythme soutenu. Tout est ici affaire de décalage : un lieu ordinaire où se passe un acte extraordinaire.

On se sent  alors déshabillés par la violence des gestes opérés avec douceur. Les artistes sont  époustouflants nous offrant une capoeira contemporaine. On se souvient alors que cette danse a été inventée pour permettre aux esclaves de se battre sans se toucher. Dans ces références assumées à West Side Story, vu, déjà vu et ici, sublimé, nous assistons à une mise à mort graphique, où la chorégraphie, impeccable, vient puiser dans les ronds de jambes classiques, les portés flamboyants, les jetés, les alignements pour illustrer la barbarie et répondre à une question : la vie vaut-elle plus qu’une bière ?

Pour raconter, Angelin Preljocaj poursuit sa conquête du texte, après son travail sur le Funambule il transcende ici un manifeste social, Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier, pour le détourner dans une comédie musicale parlée où les tableaux s’enchaînent dans une suite, peut-être trop attendue. C’est là qu’ils flamboient, quand deux fantômes dansent visages bandés, insistant sur des quarts de déplacements et des passages au sol ardus. C’est là qu’il chute dans une scène de boucherie trop figurative, ou pour dire l’allégorie de l’homme traité comme une carcasse d’animal il ose des bruitages ostentatoires.

Et pourtant, en matière de son, on connait l’attention portée par le chorégraphe au silence. Ici, six hommes, six athlètes vont tomber en légèreté, courir dans le plus grand chuchotement des pas. Époustouflant.

Présenté pour la première fois en Ile de France, crée lors de la Biennale de Lyon en septembre 2012, Ce que j’appelle oubli souffre du passage de l’imaginaire au figuratif, donnant aux deux derniers tableaux le gout de trop, le faux pas qui fait passer ce bijou de danse d’un chef d’œuvre à un magnifique spectacle. Il faudra alors oublier la fin pour repenser à ce corps se soulevant et retombant dans les airs rattrapé par un trampoline humain. Il faudra repenser à la voix de Laurent Canazave troublée quand, comme dans le Funambule, le récitant devient auteur, dans une fusion pertinente entre le geste et le texte.

Visuel : (c) Jean Claude Carbonne

 

 

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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