Danse
[Interview] Eric Lamoureux : « Je trouve cela assez jouissif d’exploser la danse »

[Interview] Eric Lamoureux : « Je trouve cela assez jouissif d’exploser la danse »

26 novembre 2014 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Au lendemain de la deuxième de  Waves  chorégraphiée par Eric Lamoureux et Héla Fattoumi, directeurs du Centre Chorégraphique National de Caen, et  créée en Suède à l’Opéra de  Uméa, capitale européenne de la culture 2014, nous avons rencontré le chorégraphe en sortie de plateau. 

Ça va ?

C’était bien ce soir, la première était pas mal, mais là, la pièce a gagné en dynamique, en contrastes. Je trouve cela assez jouissif d’exploser la danse. Il y a un lien absolu entre les danseurs, ils ne comptent pas, ce n’est qu’un jeu d’écoute entre eux,  c’est une phrase d’un bout à l’autre. C’est un ban de poissons, « une organisation non hiérarchisée d’individus de la même espèce ».  Ils font corps commun. C’est une extrême réactivité de l’un à l’autre qui se propage et qui permet d’être dans des entrelacements.

Et en même temps vous les lâchez. 

Oui, on voulait avec Héla que ce soit un bloc d’humanité. On découvre d’abord des peaux et ensuite on les lâche. Il y a des indices singularisant du groupe qui parsèment la pièce.

Les danseurs se connaissaient avant ?

Non, pour les garçons c’était la première fois, on a fait une audition. C’est une superbe équipe. On avait déjà travaillé  avec Johanna Mandonnet, Clémentine Maubon et Nele Suisalu  qui dansaient dans Masculines. et  Francesca Ziviani  nous a rejoints.

Cela se sent, il y a une amitié qui se dégage du plateau.

Oui, il y a une émulation et il n’y a jamais eu de quête de leadership, c’est leur danse..

C’est leur danse ? Cela veut dire quoi ?

On a fait peu d’improvisations, mais on a leur surtout donné un cadre de contraintes, que nous nommons un cadre d’émergence, qui est principalement cette scénographie qui est un chaos où les appuis ne sont jamais fiables. Au centre il y a une brèche, ce sont des plateaux « samia »     qui viennent du champ du rock. On les a recouverts d’un tapis de danse noir pour avoir un effet plastique.

J’ai été très surprise par les costumes, ils sont d’abord en sous-vêtements et ensuite ils sont en costumes très bariolés, cela va à l’inverse de la danse contemporaine !

Ils ont été longtemps habillés avec ces costumes. Nous sommes partis de l’idée d’un aquarium exotique. Mais on subissait trop la couleur. Alors on a essayé la peau et cela fonctionnait très bien. On aimait bien composer cette palette en faisant rentrer la couleur doucement.

Comment s’est passé le travail avec le musicien Peter Von Poehl ? 

Ici, au No on nous a donné une carte blanche. Dans ce théâtre on avait présenté   Manta, le spectacle sur le voile, le No  a co-produit  Masculines et au terme de cela la directrice nous a demandé si on serait d’accord pour faire un spectacle avec l’orchestre symphonique. On a dit oui et on s’est mis à chercher un compositeur et très vite on a eu envie de musique plus pop avec ce désir de sortir du classique. On a lu une interview de Peter Von Poehl, on l’a contacté et il a été très partant. Il avait des connaissances en danse contemporaine. On a enchaîné les références et  on lui a demandé de composer une seule chanson d’une heure. Il a été surpris, il n’avait jamais fait ça. Le premier jour il est arrivé avec cette mélodie, cette petite base de vingt secondes qu’il a étiré. Au début il ne devait pas être sur scène et très vite, il a décidé qu’il serait présent comme dans un concert. Et on a créé un live  band. Et les danseurs ont eu un cadre de contraintes énormes, ils ont du jouer avec les profondeurs, les éclats, les embrums, toujours dans ce décor instable et avec la musique qui venait par intermittence. On avait commandé trois mouvements à Peter, cela s’est décalé quand le batteur Guillaume Lantonnet est arrivé et qui permet de mettre les danseurs et les musiciens dans le même état. Je résume synthétiquement un an !

Travailler avec un orchestre symphonique n’est pas simple.

Je garde une petite frustration du fait de la compression du temps. On a découvert la musique de l’orchestre quatre jours avant et il nous aurait fallut quelques jours de plus. On a tout de même réussi à trouver des finesses. Il a fallu faire travailler les danseurs avec les vidéos de l’orchestre. On a épuré, on a allégé, mais ça reste trop chargé encore à mon gout.

Pourtant, cela n’écrase pas la guitare de Peter .

Oui, ce soir ! On a dé-insonorisé l’orchestre sauf à un moment. Mais tout a du se décider très rapidement. Je n’ai pas assez de recul, c’est juste passionnant. C’est une chance incroyable. En France ils voulaient la partition avant de se lancer, personne n’était partant.

Il y a une autre version du spectacle qui est plus réduite.

Oui, c’est la version avec le live band seul  qui tourne. Cela ressemble beaucoup à ce qu’on a vu avec l’orchestre. Le live band seul offre peut être plus de tensions, ce que l’on a moins dans la belle harmonie de l’orchestre.

Il y a deux ans, Héla Fattoumi nous avait dit en interview « on crée toujours à partir d’un questionnement », quelle est la question qui s’est posée sur Waves ?

Dans les précédentes pièces on s’amurait à des sujets. On a fait une pièce sur la Palestine, une sur l’homo-sensualité, une autre sur le voile, il y a eu aussi Masculines. C’était à chaque fois des pièces très écrites, sans forcément s’enclore dans un style. Et là, on a eu envie d’un retour au sens. On avait envie d’autre chose, d’être libre.

Cela fait du bien ?

Oui !

Créé à Uméa, Waves aura sa première française le 27 novembre, à 19H30 à la  Comédie de Caen – CDN de Normandie dans le cadre des Boréales 

 Visuel : ©Alban Van Wassenhove

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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