Danse
Défricher l’après à travers Uzès Danse

Défricher l’après à travers Uzès Danse

15 juin 2021 | PAR Gerard Mayen


Que partager avec les artistes au sortir de l’épidémie, qui ne soit pas que documentaire ? Le délicat festival de danse contemporaine d’Uzès est l’un des tout premiers à rédiger ces nouvelles pages.

 

La matinée est encore tendre, ce dimanche 13 juin, cerné par la canicule menaçante. Depuis le Parc du Duché à Uzès, le vaste paysage méditerranéen est somptueux ; mais à ne pas confondre avec un décor. Romain Bertet se présente devant une petite escouade de spectateurs. Et c’est rude. Le gaillard (frustre jean et rustique chemise) est flanqué au sol. Quoiqu’il fasse à partir de cette position, toute une demi-heure durant, on n’apercevra jamais son visage ; ni même sa tête. Lesquels sont littéralement enfouis dans le sol ; enterrés, respirant par on ne sait quel subterfuge souterrain.

De Romain Bertet on ne verra franchement que le dos, et le corps peu à peu redressé, mais jambes vers le ciel, cul par-dessus tête. Et Bertet balaie plus ou moins l’herbe folle en tâtonnant au sol autour de lui, il racle de ses doigts, chiffonne des feuilles mortes, exhume le petit trésor d’une pièce dormant dans la poussière. Très peu de choses. Mais côté spectateur.ices, une situation si insolite, énigmatique et renversante, que toutes les divagations interrogatives sont permises. Ce monde à l’envers est pris à partie. Radical, l’in situ consiste ici à creuser la matière du monde, littéralement, en profondeur, tandis que l’artiste s’enfonce toujours plus bas dans le sol, tendant à disparaître, corps avalé après la tête.

On ignore à quelle date a été créé ce solo, Underground. Avant la pandémie ? Pendant celle-ci ? Ou plutôt vers sa sortie, plus ou moins en cours ? Qu’importe. Notre regard contribue à faire sens, par-delà l’intention d’un auteur. En cela Underground a semblé nous placer devant un abîme de significations, au bord duquel notre monde chemine dorénavant, tout au défi de nos intentions. Le festival Uzès Danse aura été l’un des tout premiers à rouvrir le grand livre des représentations. Mais cela bien à sa façon.

Intime, délicat, exigeant, ce festival n’est pas reparti comme une grosse machine à remplir les plus grandes salles. Plutôt que l’illusion de retrouver, inchangé, le monde d’avant, on aime reproduire les propos de Liliane Schauss, directrice d’Uzès Danse. Elle écrit sur « la période trouble que nous vivons : perte de repères, instabilité, recherche de résilience, de ressourcement ou d’une nouvelle harmonie avec soi et le monde, nécessité d’une autre écoute, d’un autre regard ». Cela avec l’idée que les propositions des artistes s’en fassent « imperceptiblement l’écho ».

A ces artistes, particulièrement ceux de la danse, donc du corps, du corps y compris tourmenté, on ne demandera pas qu’ils témoignent de ce que nous traversons aussi bien qu’eux, ni même qu’ils l’expliquent, encore moins édictent des consignes de pensée ou d’action. Mais de la part de ces artistes on aime ressentir la conscience d’une expérience partagée hors du commun, cherchant d’autres ouvertures que le seul tracas – considérable, compréhensible, ô combien – d’annexes spécifiques du régime de l’assurance chômage. Quelque chose appelle, provoque, plus fort et plus loin.

Doublement affectée par la pandémie, mais aussi la catastrophe ayant ravagé Beyrouth, la chorégraphe Libanaise Danya Hammoud a livré une pièce cinglante : Sérénités était son nom. Ce titre tourné au passé exprime bien un étonnant paradoxe. Danya Hammoud avait en préparation une pièce poursuivant sa recherche sur les mouvements fondamentaux, et tissant la métaphore de la traversée, pour conjuguer les mouvements de la danse d’une part, ceux des migrations d’autre part.
Quand tout mouvement fut empêché, et le projet chorégraphique anéanti par les catastrophes en cours, la chorégraphe s’est résolu à en passer par l’oralité, charriant quelques bribes de gestes, pour communiquer le récit d’une pièce devenue impossible, tout à la méditation sur l’impuissance de l’art, mais aussi dans l’appel d’autres déplacements.

Il y a un tour de force, une tension extrême, dans Sérénités était son monde. Sa puissante dramaturgie ne se constitue que tout autant qu’elle envisage et admet un vide irrémédiable. On voit rarement autant de présence se constituer par le fait même de l’absence. C’est par là que s’active l’imaginaire.

Tout différemment, on aura perçu La belle humeur, de la Zampa, et Onironauta de Tânia Carvalho, plutôt dans le registre des reconductions que rien n’arrête, et qui nous emportent, non sans un effet de résurrection au regard de la période récemment traversée. D’une intégrité obstinée, les gens de La Zampa malaxent la profondeur organique d’un monde tout en globalité, à grand renfort de souffle connecté entre cinq interprètes. Une puissance finalement sexuelle n’est pas exempte de cette sorte de soulèvement engagé. On reste estomaqué par tant d’implication, mais sans être absolument sûr de la portée du déplacement dramaturgique à l’arrivée en assomption.

On pourrait émettre la même réserve nuancée, à propos de la pièce de Tânia Carvalho, même si elle campe esthétiquement à des années lumière de La Zampa. Là encore l’implication fait rage entre deux pianistes sur le plateau, et sept interprètes danseur.ses, dans un charivari démoniaque d’emprunts à moult régimes chorégraphiques, ensorcelés dans des costumes et attitudes issus d’une affriolante culture queer barbue. Finalement très savant, ce déchaînement étourdissant, tend à s’épuiser en courant à la surface de ses images, pourtant épatantes et débordantes.

A présent, renonçons à toute mention d’avant ou d’après, devant l’OVNI inaltérable, que semble être Bouillir le vide, un récital, de Martine Pisani. On aimerait écrire : de Martine Pisani et Christophe Ives. Lequel est l’interprète de ce long solo, qu’il transporte avec élégance et sagacité, tout en présence incisive, autant que finesse distancée. Sur le fond on serait un peu chez Beckett, non sans envisager de pleurer, et de s’inquiéter de ce vide à bouillir. Dans l’atmosphère on sourit encore de se sentir plus proche d’un Tati, funambulesque dans un monde d’objets hasardeux et taquins, où il s’agit beaucoup d’esquiver, ôter, soustraire, pour divaguer mieux encore. Cette guirlande de broderies d’actions signifiantes, pétille d’intelligence insolite et insolente, comme un collier de bonbons au fort goût de vivre. Fût-ce à faire semblant…

Gérard Mayen

 

Visuel : Onironauta-TaniaCarvalho©LaurentPaillier

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Gerard Mayen

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