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Cinédanse : Ida Rubinstein tragédienne et danseuse

Cinédanse : Ida Rubinstein tragédienne et danseuse

15 juin 2021 | PAR Nicolas Villodre

L’éclatante version de François Chaignaud du Boléro de Ravel, musique pour « ballet de caractère espagnol » commandée au compositeur par la danseuse et mécène Ida Rubinstein nous donne l’occasion de revenir sur la seule prestation filmée de cette dernière, à l’époque du muet.

Le Peuple sans patrie

Grâce au festival Il Cinema ritrovato de Bologne, nous avions pu visionner en 1997 une copie restaurée du film La Nave (1921) de Mario Roncoroni et Gabriellino D’Annunzio, un des fils de Gabriele D’Annunzio, auteur de la tragédie éponyme écrite en 1905, jouée sur scène en 1908, adaptée au cinéma dès 1912, par Edoardo Bencivenga, sous la forme d’un court métrage interprété par Antonietta Calderari. Le poète D’Annunzio, amateur de divas – il a longtemps été l’amant d’Eleonora Duse, dite « La » Duse, avait tenu à ce que le rôle principal soit confié à Ida Rubinstein, qui s’était illustrée dans Le Martyre de saint Sébastien (1911) dont il avait signé le livret pour les Ballets Russes de Diaghilev, sur une musique de Debussy et une chorégraphie de Fokine.

La Nave, qui fut présenté à Paris en 1923 (au Gaumont Palace et au Madeleine-Cinéma), sous le titre La Nef, reprenait en intertitres partie des textes lyriques de D’Annunzio, en une langue élevée émaillée de latinismes chantants. Le récit est gratiné et il faudrait des pages pour le résumer. Disons qu’il est question de la fondation de Venise (ville emblématique raillée par les futuristes contemporains de D’Annunzio), au VIe siècle de notre ère et des affrontements sans merci entre deux clans : les insulaires et les byzantins, ces derniers étant représentés par la vengeresse Basiliola, sorte de guerrière Xena, usant de toutes ses armes, à commencer par ses charmes… Il ne s’agit pas de la Naissance d’une nation, au sens où l’entendait Griffith, mais plutôt du réveil d’un peuple. 

La Nave va

Comme disent de nos jours les politiques, Ida Rubinstein « porte » le film de bout en bout, près d’une heure trente durant – soit quasiment le métrage initial, récupéré grâce aux éléments négatifs d’époque conservés à la Cineteca italiana, en partie décomposés, et à une copie positive en nitrate retrouvée à la Filmoteca Española, avec ses intertitres traduits dans la langue de Cervantes mais fidèles, d’après les spécialistes, au texte original du poète décadentiste. La danse est présente, dès la vingt-cinquième minute du film, lorsque la belle héroïne apparaît. La séquence chorégraphique se situe en milieu de bande et dure près de cinq minutes, entrecoupée quelquefois par l’action.

André Levinson avait souligné les faiblesses d’Ida Rubinstein dans son rôle androgyne du martyr romain devenu de nos jours icône queer. Formée trop tard à la « seule pratique interdite à la maturité : celle de la danse d’école », elle donnait le change en dansant pieds nus et en substituant aux pointes des demi-pointes qui n’en sont pas. Le solo de La Nave ne saurait être comparé à ceux d’une Pavlova, fixés par la caméra à la même époque. Mais l’enjeu pour elle, et pour nous aujourd’hui, n’est pas là. Elle pallie ses carences techniques par autre chose de moins facile à définir : son allure – que Levinson est bien forcé de lui reconnaître -, son aura, ses poses royales, son jeu tout en nuance de comédienne du muet sans le moindre excès mélodramatique, voire expressionniste, sa photogénie (eût dit Louis Delluc), son travail de stylisation qui lui confère une grande modernité.

Visuel : Ida Rubinstein dans La Nave, 1921 © Cineteca italiana.

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Nicolas Villodre

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