Danse

Daniel Linehan nous parle de Flood

Daniel Linehan nous parle de Flood

25 janvier 2018 | PAR Stacie Arena

Voici cinq ans que le chorégraphe américain Daniel Linehan interroge le langage comme étant un geste chorégraphique. Il était temps d’en parler, avec lui. 

Je vous connais depuis cinq ans maintenant, et la première fois que je vous ai vu vous étiez au Centre Pompidou, seul sur les planches. Et la dernière fois, c’était il y a quelques jours avec le merveilleux spectacle « Flood ». J’ai le sentiment que vos spectacles sont toujours plus durs que le précédent, et que le niveau ne cesse de grimper, est-ce que je me trompe ? Ou vous avez vraiment envie de créer quelque chose de très fort pour votre public ?

J’ai beaucoup écrit avant et je sais que j’ai toujours voulu utiliser la voix, par exemple. Pour moi, la voix est une partie du corps, au même niveau que le corps fournit un mouvement, la voix elle aussi, bouge dans notre corps, elle vibre… Et donc, avec « Flood », j’avais envie d’insérer comme à mon habitude, beaucoup de textes, mais surtout une voix. Sans forcément qu’elle soit l’écho d’un langage, mais plutôt du son habillé d’une voix. Effectivement, j’ai peut-être pris la direction d’un langage moins évident à comprendre, on est passé d’un message très « lisible » et compréhensible à quelque chose de plus flou, où le public en fera sa propre interprétation. Et c’est vrai que ça peut paraître plus difficile !

Derrière chaque mouvement que l’on découvre dans « Flood », il y a une grande réflexion. Est-ce facile pour vous d’écrire la danse de cette manière ?

Non, ce n’est pas facile du tout ! Mais ça dépend beaucoup des spectacles que j’écris. Pour « Flood » par exemple, j’ai laissé beaucoup de place à mes danseurs pour l’improvisation, même si en fin de compte, ça ne l’est plus vraiment. Les instructions concernent juste une partie du corps, certains vont faire des tours, d’autres vont faire des lignes plus abstraites, mais chacun peut prendre la direction qu’il souhaite. Nous avons donc filmé ces improvisations pour pouvoir les apprendre avec les danseurs, j’ai sélectionné les parties que je voulais garder, même si c’était seulement que cinq secondes et ça s’est construit comme ça. Donc oui, l’improvisation donne forcément un sens à chacun des gestes.

Il y a quelque chose d’Anne Teresa De Keersmaeker dans votre danse, et pour moi c’est un compliment ! Quand je vois vos lignes, les mouvements effectués parfois comme des robots, pourquoi ce choix ?

Ça peut paraître abstrait, mais j’ai le sentiment qu’on vit dans un monde de « vecteurs » qui ne comporte pas de résistance. Avec internet et les réseaux sociaux, on peut créer du lien avec quelqu’un à l’autre bout de la planète, sans aucune résistance. Avant on devait écrire une lettre, mais maintenant c’est instantané. Considérant toute cette histoire de « vecteurs », j’ai eu envie de créer un vocabulaire dans ma danse, qui traduirait cela. Donc j’ai donné cette instruction à mes danseurs, je leur ai dit de créer du mouvement qui se déplacerait comme cette impression de vecteur que j’avais, un mouvement sans aucune résistance, très direct. Ça peut paraître « robotique » comme tu le dis ! Dans la deuxième partie du spectacle, on explore davantage de mouvements fluides et légers, mais c’est vrai que dans la première partie, cette idée de vecteurs a donné lieu à des mouvements instinctifs plus rigides.

Il n’y a qu’une seule femme mise en scène dans votre spectacle, et elle repousse les hommes y avait t-il quelque chose de féministe dans ce choix artistique ?

Sincèrement, non ! C’était pas mon intention première, après peut-être que ça l’a été malgré moi !

Vous travaillez énormément sur cette notion de langage, mais ce spectacle parle également beaucoup de « respiration » dans ce qu’elle a de naturel et de fou à la fois, notamment avec ce danseur aux cheveux roux à la fin du spectacle… Comment avez-vous dirigé cela ?

Ce que j’ai aimé en écrivant ce spectacle, c’est l’accélération et la répétition de certaines séquences qui vont de plus en plus vite. Je voulais utiliser la voix et la respiration des danseurs comme un vrai matériel sonore. La direction s’est passée comme cela : j’ai demandé à mes danseurs de respirer le plus lentement possible en y associant un mouvement. Et ensuite, je leur ai demandé quelques cours plus tard d’accélérer progressivement leur respiration, tout en adaptant le mouvement à cette cadence. Ce qui a rendu les choses intéressantes parce qu’on a vu les corps se raidir parfois, se contracter, avoir du mal à respirer mais accepter toutefois cette rapidité qu’impose le corps.

Le spectacle donne cette impression de ne jamais se finir, même quand les danseurs disparaissent, ils réapparaissent encore !

Ça peut être différent selon les soirs… Mais je me rappelle quand on a fait la première en février, le public a applaudi alors qu’on était au milieu du spectacle, j’étais vraiment surpris ! Alors qu’il peut y avoir des « fins miniatures » en quelques sortes.

On n’est pas habitués en France, ici on voit le plus souvent des fins classiques avec un « noir » et les applaudissements du public !

Je voulais un spectacle qui fonctionne justement avec ces accélérations et soudainement plus rien, la disparition. Mais je ne voulais pas que ça, d’où cette seconde partie beaucoup plus légère. Cette seconde partie n’en est pas vraiment une, c’est plus un « coda » selon moi, où les danseurs ressurgissent soudainement. En réalité, ils font approximativement les mêmes gestes que dans la première partie, mais on a du mal à les reconnaitre justement à cause du rythme. Je ne voulais pas enfermer le spectacle dans une seule émotion, ni même les danseurs, donc c’était pour moi très important de proposer autre chose en fin de spectacle. Et je me suis dit « et si on finissait par prendre notre temps ? », et j’ai décidé que ce serait une alternative en fin de spectacle. Je voulais que mes danseurs cohabitent ensemble et se respectent dans un même espace, mais plus lentement.

Elisabeth Leonskaja, l’Orchestre Philharmonique de Radio France et Mikko Franck dans le 4e Concerto pour piano de Beethoven à la Maison de la Radio
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Stacie Arena

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